325 votes
-
Canicule
9/10 Pour un coup d'essai, ce premier roman de l'Australienne Jane Harper est non seulement un coup de maître mais également un véritable coup de coeur.
Dès les premières pages, après un prologue saisissant, elle plonge son lecteur dans l'ambiance étouffante et bien particulière d'une petite ville rurale perdue dans le bush du sud de l'Australie, victime d'une terrible sécheresse depuis 2 ans et écrasée par une chaleur accablante qui pousse à bout ses habitants, décime les troupeaux et brûle les cultures. Aaron Falk, agent de la police fédérale de Melbourne, est forcé de revenir dans sa ville de naissance pour assister aux funérailles de son ami d'enfance Luke Hadler. Lequel aurait été pris d'un coup de folie en abattant sa femme et son fils avant de retourner l'arme contre lui. Stupeur et incompréhension dans la petite communauté. Les parents de Luke Hadler demandent alors à Falk d'enquêter officieusement pour tenter de comprendre ce qui a pu pousser leur fils à commettre une telle folie. Plus inquiétant encore, ils lui confient savoir que lui et leur fils partageaient un secret et avaient menti 20 ans plus tôt sur leur alibi, quand une de leurs amies avaient été retrouvée noyée dans la rivière aujourd'hui desséchée qui irriguait la ville.
On suit alors avec fascination le retour au pays de Falk, qui est aussi le retour d'un paria, qui avait du fuir la ville avec son père, pour des raisons qui ne nous seront révélées que progressivement et qu'on ne comprendra réellement qu'à la fin. Et si Falk va se lier d'amitié avec Greg Raco, le jeune policier local, l'ambiance déjà électrique qui régnait à son arrivée va peu à peu devenir explosive au fur et à mesure de son enquête. Certains ne lui pardonnent pas de chercher à déterrer les secrets et les rancoeurs et de gratter derrière les apparences et les faux-semblants. Heureusement, dans cette atmosphère étouffante, les souvenirs d'enfance et d'adolescence de Falk vont réémerger au fil de ses pensées, comme des bulles de tendresse teintées de douce nostalgie, par le biais de courts flashbacks habilement intégrés à la narration au sein des chapitres plutôt que par la traditionnelle alternance passé / présent, devenue un peu trop systématique dans les polars de ces dernières années.
Jane Harper nous livre une évocation absolument saisissante de ces milieux ruraux australiens, de ces climats difficiles et de ses paysans surendettés, frappés de plein fouet par une crise agricole qui débouche sur le rachat des terres par les Chinois. Surtout, elle parvient à planter son décor de manière cinématographique, en seulement quelques lignes. De la même manière, elle donne vie à des personnages qui crèvent le papier, complexes et plein d'ambiguïtés, dont l'épaisseur est encore renforcée par le réalisme des dialogues et la description tout en finesse et d'une remarquable fluidité du langage corporel. Dans Canicule, les silences, les gestes et les regards furtifs de chacun sont tout aussi importants et significatifs que leurs paroles, et participent à renforcer encore cette atmosphère étouffante, saturée de doutes et de non-dits.
Avec une intrigue à combustion lente mais d'une redoutable efficacité, à la dramaturgie très élaborée et plantée dans un décor grandiose et sauvage, Jane Harper signe un polar magistral d'une grande subtilité, doté d'une puissance romanesque rare. Un univers tellement immersif et captivant que, même une fois la double énigme résolue, j'ai refermé à contre-coeur ce formidable Canicule, regrettant qu'il ne fasse pas 400 pages de plus. Preuve d'un talent aussi rare que précieux et jouissif, et signe que Jane Harper venait d'atteindre mon "Graal littéraire"...
PS : ne pas manquer les 2 autres opus de la trilogie Aaron Falk : Sauvage et Les Oubliés de Marralee - paru au printemps chez Calmann-Lévy. En bref, tous les autres romans de Jane Harper, définitivement une des plus grandes plumes du roman noir contemporain !15/07/2023 à 23:04 6
-
Bent Road
8/10 8.5. Lu il y a une dizaine d'années, j'en garde un excellent souvenir. Vraiment un excellent premier roman noir dont l'intrigue est centrée sur un secret familial. Lori Roy parvient avec brio à instaurer l'ambiance de plus en plus étouffante de ce petit coin du Texas des années 60, à travers des personnages crédibles et particulièrement fouillés. Une autre grande force de ce roman est précisément son aspect choral qui fait que l'on passe par le point de vue de chaque personnage ou presque - de la mère à celle de la petite fille d'à peine plus de 10 ans, du grand frère à celui du père, tous avec leur caractère différent, leurs expériences, leur vécu, leurs sentiments - et qui apporte à la fois une réelle empathie pour chacun des personnages et insuffle un dynamisme au récit, qui tient en haleine jusqu'à la fin. Lori Roy signe au final un roman aussi convaincant qu'abouti, au suspense psychologique très finement ciselé. Une réussite.
11/07/2023 à 20:28 6
-
Une saison pour les ombres
7/10 J'ai préféré toute la première partie, tant qu'il y a des flashbacks sur le passé de la famille Devereaux, j'ai bien aimé. Par contre après, dès que Jack arrive sur place, j'ai trouvé qu'il bouclait l'enquête assez rapidement et facilement (surtout après tant d'années à patauger).
En ce qui concerne l'écriture, peut-être que je ne vais pas me faire que des amis, mais je l'ai trouvée assez... plate. Etant donné le décor, il y avait beaucoup de potentiel, et pourtant je n'ai jamais vraiment ressenti le froid extrême ou les bourrasques de vent (pour l'anecdote, j'ai enchainé avec un polar qui se déroulait en hiver à Paris, et j'ai eu davantage froid en lisant certaines de ses pages qu'en lisant ce Ellory !). C'est d'ailleurs ce que j'avais aussi ressenti en lisant Les neuf cercles : je n'y avais cru qu'à moitié, avec l'impression d'évoluer dans une Amérique de carton-pâte. Je me demande si ce ne serait pas dû au fait qu'Ellory place ses intrigues dans des décors où il n'est pas forcément allé, et que par conséquent ça se ressent dans la transposition à l'écrit de ces décors "imaginaires", qui peinent à me convaincre et à me transporter..
Mais malgré ces quelques défauts qui m'ont fait tiquer, outre une première partie que j'ai trouvée réussie, Ellory a réussi à me toucher, notamment vers la toute fin, lors d'un des derniers dialogues entre les deux frères Devereaux. Donc au final, une lecture plaisante malgré tout et un bon roman noir.11/07/2023 à 18:16 6
-
Le Code de Katharina
8/10 Même si Le code de Katharina est la 5ème enquête de William Wisting traduite en France, elle inaugure le "Quatuor des cold cases" et constitue donc une excellente porte d'entrée pour cette série. Et quel plaisir de découvrir un auteur et une nouvelle série aussi efficace ! Un excellent polar, aussi précis et efficace qu’une horlogerie suisse !
24 ans que Katharina Haugen a disparu, et Wisting a fini par se lier avec son mari Martin, au point d'organiser chaque année un week-end de pêche pour commémorer l'évènement. Sauf que cette fois-ci, il y a du nouveau : Adrian Stiller, qui dirige une nouvelle cellule d'enquête dédiée aux affaires classées au sein de la police criminelle, soupçonne Martin Haugen d'être également lié à un enlèvement. Il va charger Wisting de tenter de soutirer des aveux à Haugen durant leur week-end en pleine nature, et va se servir de Line, la fille de Wisting, pour qu'elle médiatise l'affaire en diffusant en même temps un podcast à forte audience, espérant ainsi faire réagir le suspect. Même si Line ne sait pas que Wisting et Stiller ont déjà un suspect en vue.
Je ne suis pas forcément un grand fan des romans de procédure, mais j'avoue que l'efficacité de celui-ci m'a autant surpris que captivé. On est happé par cette double enquête, celle de Wisting et celle de sa fille Line, qui fonctionne comme un étau qui se resserre autour du suspect. On partage les doutes, les craintes, les soupçons et les intuitions de Wisting, et on voit en parallèle sa fille Line parvenir peu à peu aux mêmes conclusions de son côté, et s'inquiéter du danger que va courir son père durant son séjour seul avec le suspect.
C'est d'autant plus efficace que Jorn Lier Horst fait suffisamment confiance au lecteur pour ne pas tout surexpliquer, comme c'est parfois le cas dans certains polars. Au contraire, Horst laisse son lecteur interpréter certaines attitudes ou certaines paroles de ses personnages. Un lecteur qui va se mettre à douter au même titre que l'enquêteur, tant l'ambiguïté continue à régner, tant dans les faits ou les paroles des différents suspects.
Résultat : un belle tension narrative et psychologique s'installe, pour culminer pendant ce huis clos de deux jours en pleine nature entre Wisting et son principal suspect. Un suspense d'autant plus efficace et captivant que l'intrigue fonctionne comme un mécanisme d'horlogerie suisse d'une redoutable précision.
Lorsqu'on évoque un Michael Connelly norvégien, on a plus tendance à penser tout de suite à Jo Nesbo et à son inspecteur Harry Hole. Or, si William Wisting est certes un personnage moins complexe et torturé que Bosch ou Hole, il n'en demeure pas moins particulièrement humain et attachant. Surtout, on sent que Horst a lui-même été policier pendant de nombreuses années, ce qui confère à ses roman un réalisme saisissant, une atmosphère tendue et une efficacité redoutable !
En tout cas, je comprends le succès grandissant de Jorn Lier Horst partout où il est publié. Je suis moi-même en train de lire La chambre du fils, 2e enquête de ce Quatuor des cold cases.01/07/2023 à 15:29 7
-
Volte-face
8/10 Plus de 15 ans après la lecture de La défense Lincoln - et après avoir vu le film puis, plus récemment, la série Netflix adaptée du Verdict du plomb -, j'ai eu le plaisir de retrouver autant Connelly que son personnage de Mickey Haller. Et je crois que j'avais fini par oublier à quel point c'est bien !
Après quelques chapitres d'installation, on se retrouve vite en immersion dans cette affaire et j'avoue qu'après un roman de Grisham un peu mou - mais heureusement bien raconté -, quel régal de se faire embarquer dans un thriller judiciaire aussi haletant ! On vibre avec Bosch et Haller. Avec Mickey qui peut se faire coincer au tribunal par l'avocat de Jessup avec la roublardise dont lui-même faisait preuve lorsqu'il était du côté de la défense. Et qui assiste à la comédie de ce même avocat s'employant à faire passer son client aux yeux des jurés pour un opprimé et une victime du système judiciaire. On ressent leur pression, leurs frustrations et leur tension. Comme eux, on a la même crainte que l'accusé parvienne à duper le jury et être déclaré non coupable.
Que ce soit pour l'enquête de Bosch et ses filatures nocturnes, ou pour les scènes de prétoire, de la sélection des jurés à la préparation des témoins, ce qui frappe c'est l'expertise absolue de Connelly, la crédibilité impressionnante et le sens du rythme qu'il arrive à insuffler à son roman. Même son dénouement sans happy end est bien amené, et son côté sombre non dénué d'amertume et de questions laissées sans réponses le rapproche encore davantage du réel.
Avec Volte-face, Connelly prouve qu'il reste un maître du genre et livre un polar de haute volée, d'une efficacité redoutable et d'un réalisme de chaque instant, qu'on a le plus grand mal à lâcher.
Une chose est sûre : je n'attendrai pas encore 15 ans pour me ruer sur la suite (Le cinquième témoin) !24/06/2023 à 20:58 6
-
Le Droit au pardon
6/10 6,5. Le droit au pardon est donc le premier roman de John Grisham que je lis. C'est donc délicat, pour ne pas dire inapproprié, de juger un auteur ou son oeuvre en n'ayant lu de lui qu'un seul titre. Pourtant, je ne pense pas trop me tromper en disant que Le droit au pardon n'est probablement pas son meilleur roman.
En effet, pour moi la plus grande surprise de ce roman, c'est justement le fait qu'il en est totalement dépourvu ! Ce gros pavé de 560 pages (en grand format) décrit dans les moindres détails la préparation d'un procès où la peine de mort est demandée par le procureur à l'encontre d'un adolescent de 16 ans qui a tué le compagnon de sa mère, un alcoolique - violent et menaçant avec eux - qui était surtout un adjoint au shérif très respecté. Son avocat Jack Brigance se voit confier l'affaire par le juge, alors même qu'il sait qu'il va se mettre la petite ville où il vit à dos. Il va même devoir s'endetter pour couvrir les frais d'un procès de cette envergure, alors qu'il sait que son client et sa petite famille ne pourront pas le payer et que le dédommagement prévu par l'Etat n'excède pas... mille dollars.
Et pourtant, la seconde surprise de ce roman est que, malgré le fait qu'il en soit dépourvu, je ne me suis pas ennuyé pour autant à sa lecture ! Et c'est là, je pense, le grand talent de Grisham : celui d'être incontestablement un véritable raconteur d'histoire. Malgré son côté très américain et formaté, sa grosse mécanique très (trop ?) huilée, ses personnages presque manichéens, il a le don pour embarquer son lecteur. Un talent de conteur qui m'a rappelé un autre grand auteur américain de polars vivant au Mississippi, hélas bien moins connu que Grisham : Greg Iles (auteur notamment de la superbe trilogie du Mississippi - Brasier noir, L'Arbre aux Morts et Le Sang du Mississippi -, et de l'excellent Cemetery Road).
Et c'est lorsqu'on arrive enfin au procès (qui ne dure pas plus de 100 pages, en fin d'ouvrage), avec les joutes entre procureur, témoins, avocat et juge, qu'on entrevoit la maestria de l'auteur, son expertise et son habileté pour recréer toute la tension psychologique d'un procès d'envergure, avec la bataille entre l'accusation et la défense. Pourtant, là encore, aucune surprise et aucun gros rebondissement.
Bref, si j'ai été malgré tout captivé jusqu'à la fin, c'est avant tout grâce au savoir-faire indéniable de Grisham, à son don de conteur, plutôt qu'à son intrigue - plutôt plate et routinière. Preuve que, visiblement, même le moins bon des Grisham reste encore supérieur à beaucoup de titres de la (sur)production actuelle de polars. Tout simplement parce que la mayonnaise prend et que, même si elle paraît un peu fade, ça reste quand même pour moi l'essentiel.20/06/2023 à 20:40 5
-
Sirènes
8/10 Alors que je me rends compte qu'il y a tant de romans lus il y a seulement quelques mois dont je n'ai déjà plus aucun souvenir, certaines scènes ou personnages de Sirènes - que j'avais pourtant lu à sa sortie il y a plus de 4 ans - me restent encore gravés en mémoire. Preuve du talent éclatant et de l'univers singulier de Joseph Knox, ce nouvel auteur britannique qui n'est pas sans me rappeler, par certains aspects, l'Ecossais Alan Parks et son personnage de Harry McCoy.
Une sacrée découverte donc, ce Joseph Knox, comme on en fait rarement. Avec un univers , un style et une voix bien à lui. Si son jeune flic infiltré Aidan Waits n'est pas forcément sympathique au premier instant, il n'en est pas moins fascinant. Et, avec son caractère borderline, son lourd passé et ses penchants autodestructeurs, il se révèle malgré tout vite attachant, lui qui ne cesse pourtant de frôler la ligne jaune et qui va être durement éprouvé tout au long de son enquête.
Drogue, alcool, prostitution, corruption : une plongée vertigineuse dans les nuits de Manchester. Avec un suspense captivant, une atmosphère nocturne électrique, un style vif et mordant et, en prime, de beaux personnages féminins, touchants et très finement campés, Sirènes est décidément un très bon polar urbain, sombre et nerveux, à l'ambiance poisseuse, qui ravira les amateurs de noir.
Et les deux autres romans de cette série consacrée à Aiden Waits, Chambre 413 et Somnambule, ont confirmé tout le bien que je pensais de Joseph Knox, un auteur à découvrir et à suivre.23/05/2023 à 21:08 5
-
La Médium
7/10 Le quotidien d'une fausse médium bascule lorsque ses séances de spiritisme commencent à devenir dangereusement réelles. Le scénariste J. P. Smith livre un thriller psychologique hitchcockien aux frontières du paranormal.
Depuis qu'elle a perdu son mari dans les attentats du 11-Septembre, Kit Capriol se sent proche des morts, comme si elle n'était séparée d'eux que par un infime voile. Pourtant, elle n'entre pas réellement en contact avec eux, contrairement à ce qu'elle affirme à ses clients. Elle qui est comédienne n'a aucun mal à se glisser dans ce rôle de médium qu'elle s'est inventée pour tenter de joindre les deux bouts.
Car courir les castings entre deux cours de théâtre dans l'espoir de décrocher un nouveau rôle ne suffit plus à payer son loyer à Manhattan et, surtout, à régler les factures d'hôpital de sa fille Zooey, tombée dans le coma quatre ans plus tôt en étant témoin d'un accident tragique dans le métro.
Mais le bouche-à-oreille de ses clients satisfaits a fini par alerter le service de répression des fraudes de la police. L'inspecteur Tony Cabrini va tenter de la prendre en flagrant délit, en soudoyant une vieille femme pour qu'elle vienne consulter Kit à propos d'un défunt imaginaire. Pas évident, car Kit est maline : la première consultation est gratuite, et pour les suivantes elle n'accepte que les dons déposés dans une corbeille. Pas d'échange d'argent de main à main. Par contre, ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est que la séance de spiritisme fonctionne : Kit sent une réelle présence et entend la voix d'une femme qui semble vouloir l'avertir d'un danger...
Si le lecteur ressent de la sympathie et de l'empathie pour Kit, c'est parce qu'elle est marquée par le deuil et la solitude, une solitude que ni l'alcool ni les rencontres d'un soir ne comblent. « Parce qu'elle avait appris que vivre seule - être seule - était presque aussi dur que la mort de Peter. Un adieu qui n'en finissait pas. » De plus, ses séances de spiritisme, si elles reposent sur une arnaque, sont aussi - et surtout ? - pour elle l'occasion d'apporter du réconfort aux famille des défunts, de leur rappeler que les personnes aimées continueront à exister à travers leurs souvenirs. « Ceux que nous aimons sont autour de nous. Ils ne nous quittent jamais. Nous devons nous souvenir et croire. C'est ce qui les attire vers nous. La fidélité et la mémoire. » Un mantra qu'elle répète à ses clients - peut-être qu'elle-même aurait aimé l'entendre dans les moments les plus difficiles - et dont elle a fini par se convaincre.
Lorsque le paranormal va surgir dans sa vie et bousculer son quotidien, Kit baigne déjà dans un sentiment d'irréalité diffus mais troublant que J. P. Smith parvient parfaitement à retranscrire, et dans lequel il immerge le lecteur dès les premières lignes : « Je réunis quelques informations sur les défunts et j'improvise. Et la plupart du temps, les gens me croient. Parce que c'est ce qu'ils veulent entendre. Sauf qu'il s'est passé quelque chose. Maintenant je communique vraiment avec les morts. Et je pense qu'ils sont en train d'envahir ma vie. » Kit est réveillée la nuit à heures fixes, entend quelqu'un jouer sur le piano qui est pourtant resté fermé depuis que sa fille est à l'hôpital. Tout en croyant devenir folle, elle tente désespérément de conserver un quotidien normal, entre les visites au chevet de Zooey et les castings. « Je galère depuis trop longtemps. Et je suis seule depuis presque autant de temps. Je tourne en rond et ce n'est pas bon pour la tête. » La rencontre un soir dans un bar de David Brier, un homme charmant qui lui plaît et lui explique que lui aussi a perdu sa femme quelques années plus tôt, va t-elle lui permettre de se raccrocher à une réalité qui, pourtant, semble se déliter peu à peu ? Mais qui est David ? Cherche t-il vraiment à l'aider ?
Si, à travers le personnage de Kit, J. P. Smith parle du deuil et de la solitude qu'il peut entraîner, il parsème son texte de mystères et de faux-semblants et se joue avant tout magistralement du lecteur, qui ne sait plus qui croire et échafaude les hypothèses les plus folles. La citation de Sueurs froides de Hitchcock en exergue de son roman annonce la couleur et, du début à la fin, La Médium ne cesse de naviguer entre suspense psychologique, roman noir, surnaturel et thriller domestique, en évitant habilement les habituels travers de chaque genre. Et si la fin peut éventuellement déstabiliser les plus rationnels, voire dans une certaine mesure décevoir les autres avec une conclusion fataliste un peu moins fracassante que prévue, elle est pourtant parfaitement cohérente avec l'ensemble du texte. « Si on feuillette le livre des morts, on voit bien sur les photos qu'aucun d'entre eux n'est prêt. Ils sont tous au bord d'autre chose : ils font des projets, échafaudent des combines, espèrent, croisent les doigts. Sourient, agitent la main, sirotent un cocktail sur une plage appelée Paradis. Et puis un beau matin tout s'arrête. »
Un thriller addictif et troublant qui sort des sentiers battus.13/05/2023 à 17:27 6
-
Bois aux Renards
9/10 Je l'ai fini et j'ai bien du mal à mettre des mots sur cette lecture. Si ce n'est qu'elle m'a captivé, enchanté et impressionné à la fois, et ce dès les premiers chapitres qui attrapent le lecteur au collet pour ne plus le lâcher avec une longue traque haletante que j'ai lue d'une traite pendant une bonne centaine de pages.
Puis une partie du roman bascule progressivement, par séquences, dans l'étrange, le conte et les légendes, mais sans jamais perdre pied avec la réalité ni relâcher l'attention du lecteur.
L'écriture de Chainas est d'une rare qualité, sa précision chirurgicale use parfois de mots inconnus mais dont on ne doute pas de la pertinence et qui n'entravent en rien la lecture. Que ce soit pour décrire la forêt, les corps, les fluides, les atmosphères, la langue de l'auteur semble produire sur le lecteur le même enchantement et déployer les mêmes sortilèges que cette mystérieuse forêt Bois-aux-Renards vis-à-vis des personnages du roman.
On ressort de ces 500 pages ébouriffé, secoué, enchanté, sans trop savoir comment classer ce que l'on vient de lire tant les "codes" habituels du roman noir ont été explosés par Antoine Chainas, qui nous livre là un morceau de littérature hors du commun à la beauté sauvage et vénéneuse. Un roman noir magistral et ensorcelant.
Je ne peux que me réjouir de l'existence de cette collection La Noire de Gallimard qui permet d'accueillir de tels textes, ça me donne à la fois l'envie de l'explorer plus largement, mais aussi de lire prochainement Empire des chimères, le précédent roman de Chainas que j'avais boudé à sa sortie.16/02/2023 à 19:42 15
-
Leur Domaine
10/10 Bon sang, ce roman m'a cloué le bec. J'ai eu l'impression de lire un grand (et gros) roman noir américain, mais qui se déroulerait en Norvège. Et je n'imaginais pas que Nesbo puisse être talentueux à ce point, un conteur hors-pair tout en finesse et subtilité, avec une telle maturité, une telle profondeur d'écriture.
Leur domaine est à 1000 lieux des enquêtes de Harry Hole, ou d'ailleurs de tout autre thriller, et risque à ce titre d'en décontenancer plus d'un. Il n'aurait absolument pas dépareiller dans une collection "blanche", et Nesbo s'affranchit ici clairement des codes du polar pour se déployer sur le terrain de la littérature dite "générale". "Générale" peut-être, mais en revanche toujours noire. Car s'il a décidé d'explorer le thème de la famille - une famille vivotant dans un petit bourg montagnard en Norvège - et en particulier celui de la fratrie, c'est pour en disséquer un modèle perverti, gangréné.
Rien avoir ici avec les spécimens tant de fois rencontrés dans le rural noir américain. Pas de dégénérés qui défouraillent aussi vite qu'ils enquillent les litres de bière ou se défoncent à la meth. Au contraire, en évitant les stéréotypes, Nesbo touche à l'universel. Et nous atteint en plein coeur. Amour, loyauté, jalousie, honte, rancoeurs, secrets, vengeance, crime, sacrifice, dévouement, culpabilité, le plus beau comme le plus laid se côtoient et se mélangent dans cette pâte humaine que malaxe Nesbo sous nos yeux pour mieux décortiquer les relations infiniment complexes de ses personnages.
Ecrit à la première personne du singulier dans une langue aussi fluide que précise, aux dialogues toujours justes, Leur domaine est un roman noir délicieusement immersif qui happe son lecteur dès le début pour mieux le surprendre dès que celui-ci croit en avoir deviné la direction ou percé un secret. Le rythme est lent, le suspense insidieux et le malaise n'hésite pas à pointer dans cette atmosphère toxique de huis clos. Alors oui, il est lent, très lent, mais qu'est-ce que c'est bon, un pur régal ! À tel point qu'en voyant la fin du livre approcher avec appréhension, je faisais tout pour la différer, ralentir ma lecture - ce qui est bien sûr impossible puisque je n'arrivais pas à le lâcher.
L'étau se referme doucement mais inéluctablement sur les personnages comme sur le lecteur, qui a vraiment l'impression de vivre et d'être littéralement avec eux tellement ce bouquin est immersif et glaçant.
Un roman noir absolument magistral, proche d'un chef-d'oeuvre moderne. En tout cas, un énorme coup de coeur pour moi, comme je n'en avais pas eu depuis très longtemps!10/11/2022 à 19:26 6
-
Traverser la nuit
7/10 Ce bouquin m'a réconcilié avec Le Corre. Son précédent, Dans l'ombre du brasier, m'avait profondément ennuyé et prodigieusement agacé avec sa prétention, ses longueurs, son écriture ampoulée et inutilement apprêtée, son absence d'intrigue et ses personnages caricaturaux.
Traverser la nuit est plus sobre, (beaucoup) plus court, ancré à Bordeaux, et semble davantage correspondre au sillon que creuse l'auteur. Son écriture, très travaillée, semble pourtant couler de source et réussit à embarquer le lecteur dès les premières pages. L'intrigue minimaliste sert surtout de prétexte pour cerner trois personnages en rupture. Jourdan, le flic de la PJ au bord du burn-out, Louise, femme battue par son ex qui se raccroche à son fils pour continuer d'avancer, et enfin Christian, rendu psychopathe par une mère abusive profondément toxique. Trois personnages dont la vie semble n'être qu'une longue nuit sans fin privée d'aurore. Et dont les trajectoires ne se croiseront que très (trop ?) tard.
Un roman noir et tragique qui n'est pas sans défaut mais qui parvient à plonger le lecteur dans une saisissante atmosphère nocturne battue par la pluie, saisie par le froid, rongée par la fatigue d'êtres en perpétuelle recherche d'une bouffée d'oxygène. Hervé Le Corre la leur refusera jusqu'au bout.21/12/2021 à 14:25 9
-
Desert Home
9/10 On a beau avoir déjà lu des dizaines de romans américains, ce qui frappe dès les premières pages de Desert Home de James Anderson, c'est le sentiment de dépaysement total, l'impression d'être transporté non pas aux Etats-Unis mais à l'autre bout du monde, voire sur une autre planète. Le désert de l'Utah, avec ses roches, ses montagnes et sa poussière à perte de vue, son soleil implacable qui, selon les moments de la journée, peut embraser le décor d'une lumière rose, orange ou rouge et sa lune qui la nuit projette des ombres fantomatiques. Sur la route 117 qui le traverse, le semi-remorque de Ben Jones est certainement le seul lien entre les quelques habitants échoués ici et le reste de la civilisation : dans le désert, il n'y a ni réseau pour téléphone portable ni couverture satellite pour GPS.
Au bord de la 117, le Well-Known Desert Diner pourrait faire figure de mirage à n'importe quel étranger. On pourrait croire qu'il va ouvrir d'une minute à l'autre, tellement Walt, son propriétaire octogénaire, le maintient dans le même état impeccable que sa collection de motos et de pièces détachées. Peut-être n'y a t-il plus que Ben pour se souvenir que, s'il a été le décor d'innombrables films de série B dans les années 60 et 70, le diner n'a plus ouvert ses portes depuis plus de 30 ans.
Que ce soit avec le vieux Walt, avec John qui porte pour se repentir une croix aussi grande que lui le long de la 117 du printemps à l'automne, ou avec les frères Lacey qui ont emménagé dans une enfilade de wagons perdus au milieu du désert, Ben Jones n'échange que quelques mots lors de ses livraisons. Un simple regard, un mouvement de la tête ou une cigarette imaginaire qu'on partage entre anciens fumeurs, sont ce qui se rapproche le plus de la conversation chez ces gens-là, et pourtant un lien s'est tissé au fil des années.
Peu importe que certains soient en fuite ou se cachent au milieu du désert, Ben ne juge personne. Il prend les gens tels qu'ils sont et la vie comme elle vient, même si elle est tout sauf facile dans ce coin de l'Utah. À presque 40 ans, lui qui a accumulé dettes et factures impayées au point de ne pas être sûr de pouvoir continuer son activité de livreur indépendant un mois de plus a appris à se contenter du peu qu'il a, et surtout du moment présent.
Un jour pourtant, au détour d'un chemin, il découvre les restes d'un projet immobilier avorté : en plein désert, un agencement de rues recouvertes de poussière et une petite maison-témoin. À l'intérieur, une jeune femme qui joue d'un violoncelle sans cordes. Qui est-elle ? Que fait-elle ici, seule ?
Desert Home aurait parfaitement pu être publié par Gallmeister. Le décor majestueux et omniprésent du désert de l'Utah, très peu exploité dans la littérature américaine, y infuse une atmosphère envoûtante, presque onirique par moments. Pourtant, pas de nature writing ici. James Anderson se concentre sur ses personnages, cabossés, exclus du rêve américain, tous singuliers mais terriblement touchants.
La beauté dans la simplicité, ou la beauté de la simplicité. Tel semble être le credo de James Anderson. La magie d'une rencontre, la naissance d'un amour, la force de l'amitié, toutes ces pépites de l'existence brillent au sein de ce roman noir mais lumineux de bout en bout.
Porté par une écriture claire et limpide comme de l'eau de roche mais gorgée de vrais moments de poésie, Desert Home est un roman tout en nuances, d'une grande subtilité, éblouissant d'empathie et d'humanité. À l'image de Ben, ce chauffeur-livreur aussi étonnant qu'attachant, qu'on a hâte de retrouver dans La Route 117, le deuxième roman de James Anderson.07/07/2020 à 19:19 9
-
Le Manuscrit inachevé
4/10 Ca faisait un peu plus de 10 ans que je n'avais pas lu de Thilliez et, après avoir délaissé le polar - et globalement la fiction - pendant 3 mois, je m'étais dit que reprendre la lecture avec un de ses romans me remettrait le pied à l'étrier. J'avais donc acheté son nouveau roman, Il était deux fois, mais comme plusieurs lecteurs de PP conseillaient de lire d'abord Le Manuscrit inachevé, j'ai joué le jeu en me lançant dans ce dernier. Verdict : déçu. Certes je l'ai lu vite et sans ennui, mais je n'ai été ni passionné, ni "transporté" ou "chamboulé" par ce récit.
La première raison est que si le roman est effectivement un bon page-turner, ce n'est malheureusement pas grand-chose d'autre. Le principal inconvénient est l'absence d'émotion pour le lecteur. Certes, la mécanique du "tourneur de pages" est plutôt efficace et on a envie d'arriver à la fin pour connaître le dénouement mais, entre-temps, niveau émotion - peur, anxiété, joie, tristesse, mélancolie, bonheur ou autres - l'encéphalogramme reste désespérément plat. Les personnages sont tous assez creux, stéréotypés, voire interchangeables, et par conséquent ne suscitent guère d'empathie.
Autre déception : celle d'avoir anticipé assez tôt l'identité du coupable. D'autant plus qu'en décodant le fameux incipit du roman, on accède aussitôt au "subterfuge" du dénouement. Subterfuge qui, à force d'avoir déjà été utilisé d'innombrables fois dans le domaine du thriller, en est devenu un cliché.
Bref, si même la mécanique en elle-même est loin d'être parfaite (invraisemblances et grosses ficelles - comme celles relevées par Hoel), elle fonctionne malgré tout, Thilliez restant un habile artisan. Malheureusement, le fond est absent, le texte n'a pas vraiment d'âme, ne véhicule aucune émotion.
Les mises en abîme sont bien là, mais ne servent à rien et ne sont pas exploitées pour véhiculer quoique ce soit. Léane étant elle-même auteure de thrillers, on aurait pu s'attendre à une mise en perspective, une exploration de la création, ou au moins à découvrir le quotidien d'un écrivain. Mais non, rien de tout cela : au final, elle aurait pu être boulangère, ou exercer toute autre activité, que ça n'aurait pas changé grand-chose.
J'ai connu Thilliez meilleur. Je ressors donc déçu de ce thriller un peu trop mécanique et désincarné. Toutefois, je redonnerai bientôt une chance à l'auteur puisqu'il me reste maintenant à lire Il était deux fois.30/06/2020 à 18:45 6
-
Comme des rats morts
8/10 Quelle claque, ce bouquin !
Evidemment que ce n'est pas destiné aux âmes sensibles, mais ce portrait d'une certaine jeunesse est finalement moins "trash" qu'effrayant de justesse. Rien de gratuit, juste une description de l'intérieur, sans concession. Portée par une langue superbe, crue, souvent grossière, parfois poétique, mais toujours juste et ultra-réaliste.
Une immersion glaçante dans un groupe d'ados emblématique de la génération des années 2000-2010, biberonnée à l'ultra-libéralisme, au consumérisme, et à tout ce qui en découle : individualisme, égoïsme, culte de la performance, loi du plus fort, une génération livrée à elle-même à cause de parents et d'adultes démissionnaires - pour plusieurs raisons.
Un roman au final pas plus trash que ne l'est notre société.05/10/2019 à 07:38 7
-
Loser
8/10 Les personnages que met en scène Jason Starr sont fascinants, de même que la lente mais inexorable déchéance qui les attend. Et autant dire que Loser - au sens tragique du terme - est à la fois un titre idéal pour ce roman, et aussi un parfait qualificatif pour les antihéros qu'affectionne tant l'auteur.
Quinze ans que Tommy Russo cumule les petits jobs insignifiants en attendant qu'un producteur repère ses talents de comédien. Mais après quelques rôles de figuration, les auditions se sont faites de plus en plus rares. Alors en attendant, Tommy travaille comme videur à l'O'Reilly's Bar, dont le patron le considère presque comme son fils. C'est sans doute pour ça qu'il a déjà accepté plusieurs fois de lui verser des avances sur son salaire, mais le problème c'est que ce n'est jamais assez, Tommy flambe tout dans les paris sportifs.
Alors quand une vieille connaissance lui propose de s'associer avec quatre autres parieurs pour acheter un cheval de course, Tommy sent que la chance lui sourit enfin. Seul problème : la mise de départ est de 10000 dollars. Tommy ne peut pas laisser passer l'occasion et pense alors au coffre-fort du bar, dont il a mémorisé la combinaison grâce à son étonnante mémoire visuelle...
Lui qui n'a jamais été un délinquant va alors faire un pas de côté qui finira par l'emmener bien loin de la frontière.
Si Tommy a certainement une existence médiocre, elle n'est pourtant pas misérable. Et le plus frappant est qu'il n'a pas forcément la poisse, mais qu'il fera systématiquement les mauvais choix.
Dans sa chute lente mais vertigineuse, plusieurs perches lui seront tendues mais il les ignorera toutes, s'enfonçant chaque fois un peu plus, gâchant sans s'en rendre compte à la fois toutes les belles occasions qui se présentent mais gâchant aussi tout - relations humaines ou professionnelles - ce qu'il a pu construire jusque-là. S'enfonçant dans un déni total, aveuglé par ses rêves de gloire, il perd pied. Sa lucidité sur les conséquences de ses actions semble s'effacer, un peu comme s'il sombrait lentement mais sûrement dans une espèce de réalité parallèle proche de la folie, jusqu'à l'irrémédiable.
Comme dans Mauvais karma, La Ville piège, Frères de Brooklyn ou encore Petit Joueur, Starr décrit avec une redoutable efficacité cette bascule, cet évènement déclencheur, aussi anodin soit-il, qui va précipiter ses personnages dans une engrenage fatal et agir sur eux comme un révélateur de leurs névroses et tendances sociopathes.
C'est cet implacable mécanisme de la chute et de la déchéance qui fascine le lecteur jusqu'à le saisir à la gorge. Et qui fait de Jason Starr le chroniqueur affûté de nos folies contemporaines.19/09/2019 à 12:00 7
-
1974
8/10 Eddie Dunford, « correspondant pour les affaires criminelles dans le Nord » à l'Evening Post, se voit chargé par son rédac' chef d'assister Jack Whitehead, « reporter criminel de l'année », pour couvrir l'assassinat d'une fillette retrouvée violée et torturée. Mais lui, jeune et naïf, cherche la vérité, alors que « les gens n'ont que la vérité qu'ils méritent ». Et il ne tardera pas à s'en apercevoir, au fil d'une descente aux enfers qui lui arrachera des larmes de rage, d'impuissance et de chagrin devant l'impensable putain de corruption et de pourriture qui gangrène l'Angleterre des 70's jusqu'à l'os : police qui incendie des camps de gitans, torture et tabasse de pauvres hères pour pouvoir désigner des coupables à une presse servile dont les plus prestigieux éléments, au courant des secrets, continuent d'écrire les mensonges officiels. Pour les autres, les rares qui, comme Eddie, s'accrocheraient un peu trop à la vérité, c'est la mort - accidentelle, bien sûr - qui les attend si jamais les menaces, les coups, les passages à tabac ne suffisent pas. Une police qui fait ce qu'elle veut (« C'est le Nord. On fait ce qu'on veut ! »), tant qu'elle couvre les crimes et délires d'entrepreneurs et d'élus véreux qui n'ont qu'une motivation : « cet argent. Toujours ce putain d'argent. »
En suivant Eddie Dunford, hanté par les images de fillettes disparues, retrouvées violées, torturées et étranglées, auxquelles s'ajouteront bientôt tous les morts qui finiront par jalonner son chemin de croix, le lecteur s'enfonce dans une atmosphère de plus en plus sombre et poisseuse et découvre l'envers du décor, porté par l'écriture radicale et quasi hypnotique de Peace. Les USA ont Ellroy, la Grande-Bretagne a eu Ted Lewis, Robin Cook et David Peace. Qui écrit comme pour décaper l'histoire de son pays de toute cette crasse de mensonges et d'horreurs, de pourriture et de corruption. On en ressort sonné, lessivé, comme passé sous un rouleau compresseur.
Quant à la France, il n'y a aucune raison pour que le système ne soit pas le même. Et pourtant, on attend toujours. Mais un tel auteur serait-il ne serait-ce qu'édité, de nos jours ? Aurait-il au moins l'occasion de percer la chape de plomb du système politico-médiatique ? Poser la question, c'est certainement y répondre. Après tout, « les gens ont la vérité qu'ils méritent ».
En attendant, choisissez la pilule rouge, lisez Peace.14/09/2019 à 06:36 6
-
Je sens grandir ma peur
8/10 Wow ! Quel bouquin, quelle fin, quel retourne-cerveau !
Un roman éminemment noir, littéraire et psychologique, maîtrisé de bout en bout, servi par une écriture au scalpel, infiniment précise.
Ce n'est pas un "divertissement" comme peuvent l'être tant de polars ou de thrillers. Sa lecture n'est pas forcément "agréable", par contre elle est hypnotique, suscite le malaise autant que nos neurones et, au final, se révèle terriblement perturbante.
Une dissection de la psyché humaine qui vous glace les os, par son réalisme comme par sa lucidité et les questions existentielles qu'elle remue et dissèque.
Unique et dérangeant.15/11/2018 à 15:28 9
-
Ne reviens jamais
5/10 Après la lecture de Ne reviens jamais, troisième roman de David Bell publié en France, et même si le titre trouve son explication dans la seconde partie du roman, personnellement j'ai plutôt envie de le prendre comme un conseil inconscient de l'auteur adressé à ses lecteurs, un conseil que je vais en tout cas m'empresser de suivre désormais.
C'est parce que j'avais dévoré Fleur de cimetière, suspense psychologique addictif qui avait fait connaître en 2013 David Bell au lectorat français, récompensé d'ailleurs la même année par le Prix Polar international de Cognac, que son nouveau roman m'a attiré et que je n'ai pas tardé à l'ouvrir, dans une période où j'avais envie de me plonger dans un polar simple mais efficace. Ayant été agréablement surpris et captivé par Profil bas de l'irlandaise Liz Nugent, je pensais renouveler l'expérience avec ce nouveau David Bell, même s'il s'annonçait clairement moins original. J'ai assez vite déchanté.
[...]
Evidemment, le principal retournement de situation, qui a lieu dans la seconde partie du roman, nécessitait obligatoirement une solide mise en place de l'intrigue, des différents protagonistes et de leurs interactions.
Le problème, ou plutôt l'un des principaux problèmes, est que ce drame familial qui ouvre le roman n'est déjà pas en lui-même d'une folle originalité. À ceci, il faut ajouter que les personnages, s'ils ne sont pas non plus totalement inintéressants, restent malgré tout assez lisses, trop ternes pour susciter chez le lecteur une empathie ou un attachement suffisamment profond qui leur permettrait de faire oublier un début d'intrigue à l'encéphalogramme quasiment plat. Et ce n'est pas non plus l'écriture fonctionnelle mais sans relief ni saveur de David Bell qui peut sauver la mise. Dans ces conditions, pour un roman de 360 pages (grand format), la mise en place qui occupe un tiers du texte paraît donc très longue, même si les chapitres courts et quelques petits éléments disséminés ici et là, annonciateurs d'une suite probablement plus intéressante, permettent de franchir le cap sans tomber dans un ennui fatal.
Heureusement, dès le second tiers du roman, le rythme s'accélère enfin un peu et plusieurs petits évènements s'enchaînent et permettent de relancer l'intérêt du lecteur et, surtout, d'attiser sa curiosité. Rien d'extraordinaire pourtant, et jusqu'à la fin on restera bien loin de l'efficacité narrative et addictive de Fleur de cimetière du même auteur.
Pourtant, dès la moitié du roman à peu près, Ne reviens jamais se transformerait presque en page-turner : accélération de l'intrigue, elle-même ponctuée de quelques rebondissements bienvenus et plutôt intéressants, quelques fausses pistes alimentées par des comportements suspects.
Mais, s'il réussit malgré tout à le tenir un minimum en haleine jusqu'à la fin, David Bell ne parvient jamais à réellement surprendre son lecteur et reste dans l'ensemble bien trop sage et prévisible pour susciter l'enthousiasme.
Ceux qui ont lu et apprécié Fleur de cimetière seront évidemment terriblement déçus tant ils auront du mal à croire que les deux romans ont bien été écrits par le même auteur, quant aux autres, les moins exigeants trouveront là un récit sans grande surprise qui leur fera malgré tout passer quelques heures, avant d'être totalement oublié.
Sans être pour autant foncièrement mauvais ou inintéressant, Ne reviens jamais donne vraiment l'étonnante impression d'avoir été écrit par un David Bell en pleine cure de Lexomil...25/05/2017 à 19:34 8
-
Dernier Désir
8/10 Dernier désir est un roman fascinant qui mêle au suspense du thriller psychologique une passionnante étude de caractères. Olivier Bordaçarre est au plus près de ses personnages et dissèque leur vie, leurs envies et leur évolution au fil des évènements avec une justesse déconcertante. De la petite famille idéale, du couple qui s'est enfin retrouvé grâce à une vie plus sereine à la campagne au contact des choses simples mais essentielles qui font les petits bonheurs d'une vie, il va pointer les dissonances qui vont peu à peu éclore en eux face à la nouveauté, au désir, et finalement à la tentation.
Car le personnage énigmatique de Vlad porte en fait dans ce roman une double casquette : il incarne à la fois la tentation et la séduction dans tous les domaines et par conséquent fait figure de diable, tout comme il incarne aussi une espèce de vampire, autant par son mimétisme inquiétant et jusqu'au-boutiste - d'ailleurs, jusqu'où ira t-il ? - que par la place de plus en plus grande, de plus en plus envahissante qu'il occupe au sein de cette famille. Comme si c'était l'âme même de la famille, puis du couple, qu'il aspirait petit à petit pour opérer un transfert - le sien.
À partir de là, suivre les réactions des différents personnages face à cette apparition et cette intrusion, certes consentie et pourtant presque maléfique, voir ce père prendre peu à peu conscience du danger, tenter d'en convaincre sa femme en plein déni, c'est anticiper les dommages d'existences broyées par un engrenage subtilement pervers et pourtant dramatiquement simple. Et c'est déchirant.
Ce roman noir vénéneux d'une grande subtilité, aussi oppressant qu'addictif et porté par la très belle écriture de Bordaçarre, élégante et superbement fluide, prendra même des allures de conte à la limite du fantastique lorsqu'au bout du tragique et éprouvant crescendo qu'il orchestre, l'épilogue terrassera le lecteur d'un ultime uppercut. De quoi émerger avec la gueule de bois, et des questions plein la tête...
Inutile de dire que je me suis précipité sur "Accidents", le nouveau roman d'Olivier Bordaçarre paru chez Phébus.15/01/2017 à 13:32 8
-
Tout le monde te haïra
2/10 "Tout le monde te haïra" était le premier roman d'Alexis Aubenque que je lisais. Autant être franc : ce sera également le dernier.
Pendant les deux premiers tiers, Aubenque arrive pourtant à faire un minimum le job : rien d'extraordinaire, un thriller comme on en a déjà lu 1000, mais qui fonctionne plus ou moins malgré tout et nous fait tourner les pages - écriture fonctionnelle, chapitre courts qui se terminent par une espèce de rebondissement, personnages pas détestables mais assez interchangeables...
Bref, de quoi faire passer quelques heures quand on n'a rien d'autre à faire : vite lu et vite oublié dès la dernière page tournée, sauf que...
... Sauf que pour ce livre, le dernier tiers - qui constitue le "dénouement" et la fin - bascule dans une telle nullité, une telle invraisemblance, un tel WTF que, pour le coup, on s'en souvient !
D'ailleurs, le ou la coupable est obligé de se lancer dans un long monologue pour expliquer le pourquoi du comment, comme dans les pires séries Z : une "explication" qui est tellement à mille lieux de ce que l'enquête avait jusque-là dévoilé que, s'il n'y avait pas cette énorme ficelle de l'accusé qui déballe tout son charabia pendant des pages et des pages, le roman aurait du faire au minimum 200 pages de plus pour que les enquêteurs puissent enfin trouver la bonne piste et son explication...
Renseignement pris auprès de l'auteur, cette fin "bigger than life" (dixit Aubenque), est volontaire et celui-ci nous explique qu'il voulait en quelque sorte "parodier" justement ce type de séries Z dans lesquelles le coupable est obligé de s'expliquer longuement pour que le téléspectateur - ou le lecteur - puisse comprendre ses motivations.
Le problème, c'est qu'à la lecture, à aucun moment ne perce un quelconque second degré ni le moindre indice qui établirait ce genre de complicité entre l'auteur et son lecteur, lequel percevrait alors cette volonté de parodie.
Non, au contraire, "Tout le monde te haïra" reste désespérément sérieux - et donc hautement ridicule - jusqu'à sa toute dernière page.03/01/2017 à 05:58 5
