El Marco Modérateur

2011 votes

  • Phobia

    Ouvrage collectif

    8/10 Quatorze auteurs ont prêté leur plume pour ce recueil de nouvelles dont le fil rouge est la phobie, et dont une partie des recettes est reversée à l’association ELA. Un beau bouquet de textes dans lesquels on peut piocher à l’envi. Celle de Nicolas Beuglet (« Le Refuge ») met immédiatement dans l’ambiance : ce sera noir. Après une courte pause avec une histoire loufoque, celle de Jean-Luc Bizien portant sur l’arachnophobie, on replonge aussitôt dans les peurs, parfois intimes, et toujours dépeintes avec des coloris sombres. Armelle Carbonel et son « Lis mes nuits… », Johana Gustawsson, Eric Maravélias ou Maud Mayeras nous offrent de petits bijoux de ténèbres, avec des récits forts et marquants, où la psychologie et ses lézardes nous entraînent dans un tourbillon d’émotions contraires. Olivier Norek nous séduit également avec « Verdict », où une émission de téléréalité extrême nous fait nous confronter aux notions de famille et de dignité. De véritables réussites où, à chaque fois, les écrivains livrent ce qu’ils ont de meilleur pour contribuer à ce spicilège.
    Néanmoins, malgré les indéniables qualités d’ensemble et la variété des intrigues proposées, on regrette que certains textes soient assez éloignés du thème central qu’est la phobie. Sonja Delzongle, avec son « Phobia », nous narre le début de la fin du monde grâce à des observations et réflexions de plusieurs personnages, témoins de l’arrivée d’un astre noir qui va ravager la Terre. Niko Tackian charme en très peu de pages avec cette fiction où un chat va jouer un rôle mortel et inattendu. Ian Manook, dans une verve croustillante à la Michel Audiard et à la Frédéric Dard, nous livre un dialogue certes savoureux où il est question de retrouvailles entre deux gangsters, d’un pactole mis au chaud, de vengeance et de poison, mais où la phobie n’apparaît que de manière capillotractée.
    Une bien agréable corolle de fleurs, où la concision des histoires permet d’y butiner et d’y découvrir de bien agréables moments de folie, de suspense et d’anxiété, malgré la présence de quelques épisodes, non pas plus faibles, mais un peu trop éloignés du fil conducteur du recueil. Phobie or not phobie…

    24/03/2020 à 08:10 3

  • 10 façons de bouleverser le monde

    Ouvrage collectif

    7/10 Dix auteurs ont relevé le défi de l’uchronie. L’un des grands intérêts de ce recueil est la diversité des sensibilités des écrivains. Certains, comme Pierre Pelot ou Fabrice Colin, ont choisi respectivement un épisode biblique et l’Egypte antique pour deux récits très réussis, où le blanc de la littérature domine. Jean-Marc Ligny s’attache à la rencontre très touchante entre les hommes de Cro-Magnon et ceux de Neandertal. La suite du recueil est bien plus tournée vers l’action. Michel Pagel met en scène un Pierre Corneille qui va jouer un rôle important dans le cours des événements. Johan Heliot imagine un monde où Napoléon a vaincu ses adversaires premiers avant d’envahir les Etats-Unis et de devenir un immonde tyran. Laurent Genefort, Xavier Mauméjean et Chris Debien signent chacun des écrits forts, nerveux et qui, à défaut d’être très originaux, seront peut-être ceux qui marqueront le plus les lecteurs en raison de leur efficacité. En revanche, les histoires de Alain Grousset et de Roland C. Wagner sont atypiques ; cependant, elles marquent un peu le pas par rapport aux autres, notamment en raison du fait qu’elles sont moins percutantes et parleront peut-être moins aux jeunes lecteurs auxquels s’adresse cet ouvrage.

    Riche et varié, entre littérature blanche, noire et fantastique, cet assortiment de nouvelles est un petit régal.

    05/04/2016 à 08:53 3

  • Hammett Détective

    Ouvrage collectif

    8/10 Une très agréable surprise que ce recueil de nouvelles : des histoires sobres et joliment tournées, avec l’intelligence et le métier qui caractérisent leurs auteurs. C’était une gageure que de faire revivre Dashiell Hammett sans pour autant dénaturer son personnage, son œuvre et l’esprit de ses écrits ; mis à part le texte de Marc Villard (dont le thème a été en partie exploité un peu plus tôt dans l’ouvrage, et dont l’intrigue m’a parue moins convaincante), toutes les nouvelles sont efficaces, originales et rendent hommage avec connaissance et imagination à l’écrivain.

    10/03/2016 à 18:37 2

  • Carnaval

    Ray Celestin

    9/10 1919. Un énigmatique tueur en série effraie La Nouvelle-Orléans. Il massacre des personnes sans rapport apparent entre elles à l’aide d’une hache, et dépose dans les plaies des cartes de tarot. Tandis qu’un ouragan s’approche des portes de la Louisiane, plusieurs personnes vont, pour des raisons diverses, tenter de s’approcher de ce monstre, à leurs risques et périls.

    Ce premier ouvrage de Ray Celestin frappe fort. Très fort. L’auteur s’est abondamment documenté, tant sur les lieux que sur l’époque, et nous livre une passionnante balade. Ses mots, toujours justes et charmants, nous plongent dans l’ambiance si particulière de la cité, à la fois dans ce qu’elle comporte d’énigmatique voire de putrescent (pègre, prostitution, racismes, etc.) comme dans ses aspects attrayants (histoire riche, identité unique, jaillissement du jazz, premières amorces du blues). L’histoire s’inspire de faits réels, même si l’auteur joue ici sa propre partition, assez loin de la vérité historique, mais nul ne s’en plaindra. Le récit est envoûtant, et l’on ne voit guère défiler les pages. Il faut dire que l’auteur a convoqué des limiers pour le moins hétéroclites et sacrément intéressants. Luca D’Andrea, ancien policier tombé pour corruption et sortant à peine de prison. Ida, secrétaire à l’Agence Pinkerton, amatrice des romans de [Conan Doyle+Arthur], accompagnée Lewis qui vit de grands rêves en tant que musicien. Michael Talbot, au visage grêlé par la vérole, et vivant reclus, en raison des lois ségrégationnistes, avec ses deux enfants et sa femme dans la mesure où celle-ci est noire. John Riley, journaliste au New Orleans Times-Picayune, rongé par les excès, et notamment par la drogue. L’enchaînement des chapitres est parfaitement huilé et brillant, laissant chacun des protagonistes quêter les indices, plonger dans la fange de la ville, recouper les délations et mobiliser toutes ses forces, physiques comme psychologiques, pour approcher le tueur. Ce dernier marquera d’ailleurs les esprits : à la fois engendré d’un passé barbare et d’une manipulation, il est à mille lieues des stéréotypes littéraires du genre, démontrant également à ce niveau l’intelligence de Ray Celestin.

    Sublime carte postale envoyée depuis le passé et d’une ville fascinante dans ses excès comme dans ses scintillements, ce roman ensorcelle littéralement. On en vient presque à ressentir sous les doigts, à mesure que passent les pages, les pulsations de The Big Easy et les personnalités des individus conçus par l’écrivain. Un très grand moment de littérature noire.

    21/05/2017 à 17:40 12

  • Mortel Sabbat

    Lincoln Child, Douglas Preston

    9/10 Etrange affaire que celle que l’on vient proposer à l’agent Pendergast : Percival Lake lui demande d’enquêter sur un vol commis dans sa cave, à Exmouth, petit village côtier du Massachusetts, où trônent des vins très rares. Pendergast découvre sur place une alcôve où a été torturé, il y a fort longtemps, un homme. Puis c’est un historien, venu se renseigner sur un naufrage survenu à la fin du 19ème siècle, qui est tué non loin des marais d’Exmouth. Voilà une histoire inquiétante, d’autant que viennent s’y agglomérer les fantômes de sorciers.

    Pour ce quinzième ouvrage de la série consacrée à Pendergast, les auteurs, Lincoln Child et Douglas Preston ont fait fort, très fort. Partant d’une histoire en apparence simple, tout va très vite se compliquer et mettre à rude épreuve l’agent du FBI ainsi que sa protégée, Constance Greene. Un être sillonnant les marais que l’on surnomme le Faucheur gris, des corps mutilés sur lesquels un dément a gravé des symboles cabalistiques, un passé menaçant concernant le naufrage d’un navire à la cargaison inconnue, des sorciers… Les ingrédients ne manquent guère, et la totalité du livre se dévore, de la première à la dernière page. Comme d’habitude – et il y a comme ça des coutumes dont on ne se lasse pas, le style et le rythme que les deux auteurs impriment à l’histoire sont sidérants : les pages défilent à une vitesse effrénée, les chapitres s’emboîtent à merveille. Une véritable dépendance littéraire dont nous sommes si nombreux à nous shooter, et sans le moindre risque physiologique. Si certains passages de cette histoire sont assez glauques et effrayants (les découvertes de Constance dans le souterrain, le combat ultime contre le monstre, ou la traque de Pendergast dans les marais), des touches d’un humour salvateur viennent pétiller à la surface sombre du récit, comme les premiers échanges avec la police locale ou la manière à la fois abrupte et si délicate qu’a Pendergast de convier le cuisinier du restaurant à préparer décemment le poisson. Le héros, autant du point de vue physique que psychologique, va vivre de pénibles épreuves, et Constance, en être diaphane, à la fois angoissante et redoutable dans ses réactions, saura prendre une place singulière dans l’enquête. Et il y a ce final, qui va secouer les fans de la saga. Une intuition, née d’une observation au cours du cinquante-cinquième chapitre, qui va déboucher sur l’opus suivant, Noir sanctuaire, avec le retour d’un ennemi létal.

    Voilà une série littéraire absolument remarquable, inventive et diablement efficace, qui ne semble que très rarement perdre son souffle. Reconnaissons à Lincoln Child et Douglas Preston leur incroyable productivité qui ne cesse d’envoûter, et dont cet ouvrage, comme tant d’autres, en constitue l’un des multiples exemples. Assurément, l’une des sagas policières les plus addictives. On en redemande, encore et encore !

    07/12/2017 à 20:23 6

  • Noir sanctuaire

    Lincoln Child, Douglas Preston

    8/10 Alors que Constance Greene a du mal à se remettre de la disparition d’Aloysius Pendergast, elle s'évanouit du manoir new-yorkais dont elle occupe les souterrains. Proctor, le majordome, a à peine le temps de se remettre de l’agression dont il vient d’être la victime qu’il se jette sur les traces du kidnappeur. Un être mystérieux, que tous croyaient mort, mais qui n’a pas encore démontré toute l’étendue de son machiavélisme.

    Après Noir sanctuaire, Douglas Preston et Lincoln Child continuent de régaler leur lectorat avec cette seizième enquête de la série consacrée à Pendergast. On y retrouve avec un régal qui ne semble pas pouvoir s’éteindre cet incroyable agent du FBI, même si cet opus rompt avec quelques habitudes en mettant davantage en avant d’autres personnages de la saga. Ainsi, Proctor, en domestique dissimulant un passé d’ancien soldat, est remarquable en pisteur, dans une traque qui le mènera en Afrique. Constance, en être difficilement déchiffrable, à la fois forte et fragile, sera elle aussi confrontée à un adversaire de renom, aussi sophistiqué et dangereux qu’elle, au cours d’un long cheminement psychologique où se mêleront fureur, vengeance, amour et rédemption. Le lecteur retiendra également la tueuse Flavia, experte au combat à l’arme blanche, aussi déterminée que létale, ou encore le policier Longstreet, un agent presque aussi atypique et détonnant qu’Aloysius. Bien évidemment, le bonheur ne saurait être complet sans la présence de Pendergast lui-même, et qui va, dans cette aventure, de nouveau côtoyer la mort et l’anéantissement moral. Un opus à l’image des précédents : efficace, constellé de chapitres marquants, ayant la bonne idée d’alterner les points de vue et les personnages pour casser toute routine ou risque d’ennui. Et, au final, même si l’on pourra regretter quelques éléments (l’importance somme toute mineure de Proctor, ou le fait que Douglas Preston et Lincoln Child s’adressent essentiellement à leurs fans avec cet opus tournant autour de la fratrie Pendergast), voilà une énième preuve, s’il en était encore besoin, que cette série policière est assurément l’une des meilleures qui soient.

    18/09/2017 à 18:46 6

  • Le Syndrome E

    Franck Thilliez

    8/10 Moi qui n’avais pas lu du Franck Thilliez depuis longtemps, voilà que je m’y suis replongé avec cet opus… avec délice. J’ai tout de suite été embarqué par cette histoire, folle, démente, énergique, où la plume de l’auteur fait merveille. Si les beaux mots et formules lyriques ne sont que rares, je trouve que l’écrivain use surtout d’une forme de simplicité très efficace, façon page-turner. Des chapitres courts, dynamiques, s’enchaînant à merveille, anéantissant tout souffle, tout temps mort. Beaucoup de notions sont abordées dans cet opus, avec minutie, discernement et clairvoyance : la folie, la vue, le cerveau, les expériences médicales, les hystéries collectives, les techniques de cinéma, les génocides, etc. Je n’ose imaginer le temps qu’a passé Franck Thilliez à se documenter, retenir cette myriade d’informations puis s’en servir pour bâtir puis mener son histoire. Dans le même temps, j’ai pris plaisir à retrouver Sharko et Lucie, pour une joie décuplée dans la mesure où tous deux mènent de conserve leur investigation, en France, mais aussi en Egypte et au Québec, pour retrouver et mettre à nu les racines de ces crimes monstrueux. Lui, toujours aussi borderline, hanté par le fantôme de sa fille, obnubilé par les trains miniatures et les baignoires ; elle, esseulée avec ses deux enfants. Leur rapprochement, d’abord purement professionnel, va donner ensuite lieu à une alliance sentimentale, et j’ai hâte de savoir comment va évoluer cette relation, d’autant que l’ouvrage s’achève sur un événement parfaitement inattendu, et qui va certainement avoir des incidences sur leurs rapports. Même si je ne suis pas fan des histoires de complotisme, je dois dire que j’ai été soufflé par le tempo presto, m’être pris pas mal de claques au passage avec des rebondissements et des notions qui, non seulement m’étaient inconnues, mais m’ont en plus bien fait froid dans le dos. Oui : ne serait cette histoire de complotisme qui n’est, très subjectivement, pas ma tassé de thé, c’est presque un sans-faute littéraire pour moi.

    14/09/2019 à 08:26 10

  • Les Lois du ciel

    Grégoire Courtois

    9/10 Douze enfants d’une classe de CP partent en excursion dans une forêt de l’Yonne avec trois adultes accompagnateurs, leur instituteur et deux mères d’élèves. Une sortie tout ce qu’il y a de plus banal en apparence, pour retrouver les joies de la vie en communauté et le plaisir de la découverte sylvestre. Pourtant, une succession de drames inimaginables vont faire basculer la nuit en tragédie.

    Grégoire Courtois, dont on avait déjà adoré Suréquipée, signe ici un livre noir. Très noir. Peut-être l’un des plus noirs qu’il ait été donné de lire. Une plongée sans la moindre concession dans la violence, l’horreur et la sauvagerie, toutes les trois on ne peut guère plus humaines. En moins de deux cents pages, l’écrivain livre un véritable brûlot, incendiaire et incendié, un magma de brutalités et de férocités. Lors de cette sortie, tout s’annonce pourtant bien, ou au moins sans le moindre nuage d’alerte venant planer au-dessus des quinze têtes. Pourtant, dès la sixième page, l’image d’un escargot volontairement écrasé par un gamin turbulent indique la tournure à venir. Rapidement, les troubles se multiplient : une accompagnatrice atteinte de diarrhée qui doit partir, une autre qui ne retrouve pas le campement, une erreur d’inattention d’un conducteur à cause d’un geste inopportun, et un enseignant qui se lance dans la narration d’un conte à propos d’une souris, de goëlands et d’une parabole intitulée « Les Loi du ciel », et le sang jaillit. Il y sera alors question de folie, de survie, de bois enténébrés dans lesquels les gamins, livrés à la démence meurtrière de l’un d’entre eux, vont faire le terrible apprentissage de la terreur et de la souffrance. Non loin de Sa Majesté des mouches ou du film Délivrance, se tient ce roman monstrueux de Grégoire Courtois. Un opus d’autant plus sidérant qu’il n’y a ici aucun effet facile, pas de grosse ficelle ou de twist scénaristique, auxquels un auteur en mal d’inspiration aurait pu faire appel. C’est la lente désagrégation d’un groupe de mômes, éclaté par l’aliénation cruelle de l’un des leurs, et qui vont subir d’atroces répercussions, depuis des pièges vénéneux jusqu’au malheureux accident routier en passant par l’intervention d’un sanglier affamé. Indéniablement, cette histoire ne saurait plaire à tout le monde, car l’accent est posé avec force sur la bestialité humaine, la perte des valeurs les plus élémentaires et l’anomie totale, avec un trait si violent qu’il en viendrait presque à perforer le papier. Quiconque lira les pages gores concernant le sort de Fred, l’instituteur, ou le repas final du sanglier, ne pourra qu’acquiescer.

    Un ouvrage barbare, qui porte le lecteur à ressentir un flot d’émotions âcres et contraires, de la fascination au dégoût, de l’empathie à la violence. Une pépite de primitivité qui secouera indéniablement, notamment en raison de l’âge des pauvres protagonistes de cette courte et sombre mésaventure.

    19/11/2018 à 18:03 10

  • Schuss

    Pierre Boileau, Thomas Narcejac

    8/10 Georges mène une existence bien chaotique. Il est le compagnon de Berthe Combaz mais est amoureux de la fille de cette dernière, Évelyne. Pour surmonter ses difficultés existentielles, son ami Paul lui propose d’écrire son journal intime. Les événements tombent bien, car il va en avoir, des événements à y consigner. Médecin du sport, il aide aussi à la mise au point d’un ski révolutionnaire, surnommé le « Combaz Torpedo ». Mais le premier test est un échec : le sportif s’écrase sur un sapin. Est-ce à cause de ce ski remarquable ? D’autant qu’un corbeau commence à essaimer les lettres de menace…

    Pierre Boileau et Thomas Narcejac ont signé quelques-uns des plus célèbres romans de la littérature policière, parmi lesquels Celle qui n’était plus ou Sueurs froides. Ici, le livre part d’une idée assez originale : la mise au point d’un matériel de ski aux qualités démentielles. Sont-ce ses qualités qui ont engendré la mort du descendeur professionnel ? Qui est ce maître-chanteur qui multiplie les missives comminatoires ? On plonge alors dans un monde interlope, avec des personnages croustillants et qui constituent autant de suspects potentiels. D’Évelyne, la jeune belle-fille, à Berthe, en passant par un concepteur douteux, un ex-mari artiste, ou encore un détective privé qui ne cesse de livrer des informations intéressantes, les individus douteux ne manquent guère. Avec une plume habile et discrète, émaillant le récit de délicieuses touches d’humour, le lecteur va être confronté à de sombres histoires de famille, des machinations ayant trait à l’espionnage industriel, ou encore de douloureuses péripéties liées à des amours éconduites. Un exquis jeu de massacre, tout en simplicité et en crédibilité, qui s’achève sur un épilogue inattendu ainsi que sur des coups de feu semblables à des clous venant river les planches d’un cercueil.

    22/05/2018 à 20:08 5

  • T comme Tombeau

    Lincoln Child, Douglas Preston

    7/10 Gideon Crew se sait condamné à court terme, en raison d’une « malformation de l’ampoule de Galien », un problème cardiaque incurable. L’entreprise EEC qui l’employait ferme, aussi ne lui reste-t-il plus grand-chose à attendre. En rencontrant son ami Manuel Garza, les deux hommes ont à peine le temps d’être mis au courant d’un secret : un ordinateur aurait trouvé la solution à l’énigme posée par le disque de Phaistos. Ils ne tarderont pas à partir dans le désert d’Hala’ib, entre Egypte et Soudan, à la rencontre d’un secret qui pourrait bouleverser le monde.

    On ne présente plus le duo d’écrivains Douglas Preston et Lincoln Child, les auteurs de la géniale série consacrée à Pendergast. Ici, il s’agit de la dernière aventure de celle dédiée à Gideon Crew. D’entrée de jeu, le rythme est trépidant. Les chapitres alternent avec vélocité, au gré d’épisodes échevelés, tandis que naît progressivement la perspective pour Gideon d’un ultime voyage qui rime avec chasse au trésor. Bientôt rejoint par une inconnue, Imogen, nos deux compères auront fort à faire : tempête de sable, bédouins sauvages, léopard borgne qui terrorise la population, une épreuve de vérité avec un caillou incandescent placé dans la bouche ou encore un affrontement renouant avec l’épisode mythique de David contre Goliath. Des épreuves fortes, parfois insensées, qui ne sont pas sans rappeler les belles heures de la littérature d’aventure ou encore les films mettant en scène Indiana Jones. Bien évidemment, peu d’éléments tiennent debout, certains rebondissements sont tellement téléphonés qu’ils tiennent du cliché scénaristique, et ce n’est certainement pas la crédibilité qu’il faut chercher dans cet ouvrage. Néanmoins, si l’on apprécie les livres qui décoiffent sans pour autant trop remuer la matière grise qui se niche en dessous, version littéraire du blockbuster, voilà de quoi divertir ; au-delà des nombreuses références scientifiques et historiques qui jalonnent ce roman, il ne faut donc pas s’attendre à découvrir un opus qui mobilisera les neurones, mais là n’était certainement pas le but recherché par Douglas Preston et Lincoln Child.

    Un pur bouquin de gare, dans tout ce que cette expression exprime de positif, à savoir un bon moment de lecture décontractée et distrayante, sans la moindre prise de tête, et ce jusqu’au triple épilogue. En revanche, carton rouge pour le résumé de la quatrième de couverture qui dévoile des éléments importants de l’intrigue n’apparaissant qu’au trente-cinquième chapitre !

    04/02/2019 à 17:12 5

  • À mains nues

    Paola Barbato

    9/10 Je suis entré un peu à reculons dans ce livre, parce que les ouvrages « à la mode » ou dont on parle beaucoup m’intéressent moins que les perles délaissées. A la fermeture du roman, je garde en tête quelques bémols : une violence singulière et qui aurait pu n’être traitée que de manière allusive, des combats pas toujours crédibles, et une écriture qui n’a rien de recherché ni de soigné. Mais au final, alors que je viens de refermer la dernière page, quelle claque globale. Une histoire qui ne ressemble à aucune autre, avec des gladiateurs modernes, dressés comme des molosses, perdant tout repère moral, et s’adonnant à des barbaries incroyables. Une étonnante galerie de personnages retors et sombres, emportés et sanguinaires jusqu’à l’ivresse de l’hémoglobine qu’ils font couler. C’est aussi une histoire solide et travaillée, parcourue d’idées remarquables (les affrontements dans le noir, les règles de la tuerie finale, les numéros attribués aux coups en fonction de la douleur provoquée, etc.). Et il y a ces images qui me resteront longtemps en mémoire. Il m’arrive fréquemment de (très) bien noter un livre et, quand je revois passer bien longtemps plus tard, ma note et mon commentaire ou avis, d’avoir un doute, un flou, une hésitation quant au contenu du roman. Ici, pas de risque : il me sera assurément inoubliable. Avec son cortège d’images démentes, comme les snuffmovies, les carnages, la séquence de danse entre Minuto et Batiza. Avec ses moments de bonheur captieux, de joie éphémère, d’espoir mensonger, qui surnagent fugacement au beau milieu de cette sauvagerie et de cette anomie. Et puis, il y a cette fin, inattendue et vicieuse qui rebat les cartes et oblige une relecture mentale de la totalité de l’ouvrage. Un mémorable festin de mâles et de maux.

    15/01/2017 à 19:57 9

  • Bloc 11

    Pierro Degli Antoni

    8/10 Au milieu des années 1990, par un étrange hasard, Moshe entend sur un bateau une formule, Mützen ab, à savoir Enlève ton chapeau en allemand. Une phrase qui le renvoie une cinquantaine d’années plus tôt, au camp d’Auschwitz. Alors emprisonné dans ce camp de concentration et d’extermination, trois prisonniers avaient trouvé le moyen de s’échapper. Le commandant du camp, Karl Breitner, ordonna alors que dix détenus seraient placés dans une sorte de buanderie, le bloc 11, afin qu’ils décident qui d’entre eux serait fusillé au petit matin. Dans la même nuit, Breitner va jouer une étrange partie d’échecs avec son jeune fils Felix.

    Très difficile, voire impossible de ne pas frémir en lisant ce roman de Piero Deglia Antoni. Un livre sombre et glacial, plongeant le lecteur dans l’enfer concentrationnaire d’Auschwitz. Des mots secs et acérés, rendant palpable les horreurs du génocide des Juifs. Des conditions de vie atroces, décuplées par la cruauté des geôliers et autres kapos responsables de l’encadrement. Dans ce huis clos terrifiant, les individus, relégués au rang de bétail à qui l’on prête un minimum de libre arbitre devront donc décider qui des leurs sera sacrifié afin de sauver la vie des neuf autres codétenus. Des pourparlers, des atermoiements, de saines réflexions, et de très pertinentes pensées quant à la rédemption et la culpabilité. Dix êtres vivants très différents, depuis l’homosexuel à la brute criminelle en passant par le rabbin, le fils de SS ou un riche homme d’affaires. Piero Deglia Antoni a su apposer sur ces âmes et ces situations des termes humains, crédibles, avec une réelle légitimité morale et historique, remerciant à la fin de son ouvrage Nedo Fiano, écrivain ayant survécu à Auschwitz. La partie d’échecs entre le Sturmbannführer et son fils unique est aussi très intelligente, puisque, dans un souci pédagogique, il va tenter d’inculquer à son enfant des principes et des conseils quant à la manière de mener une guerre psychologique, briser un moral, jouer sur les altérités d’un groupe hétérogène, etc.

    Un ouvrage dense et poignant, tenant à la fois de la littérature noire et blanche, qui grise le lecteur de bout en bout.

    09/01/2018 à 20:30 9

  • Dans les eaux du Grand Nord

    Ian McGuire

    9/10 Patrick Sumner a été chirurgien de l’armée britannique avant qu’une série d’événements ne l’oblige à changer de vie et prendre un peu de large, au sens figuré comme au propre. Soi-disant pour laisser le temps d’une histoire d’héritage se régler, il embarque à bord du Volunteer, un baleinier qui s’en va vers les eaux du grand nord. Mais le diable peut prendre bien des visages, y compris celui d’un harponneur terrifiant, en la personne de Henry Drax.

    Avec ce premier roman, Ian McGuire subjugue autant qu’il terrifie. Sa plume est magnifique, sublime, et l’on en vient à lire et relire certains passages tant ils sont sublimes. Le lecteur est empoigné dès le début de l’histoire, et quand le récit s’achève, il ne peut être qu’époumoné par tant de maîtrise. Tous les passages sont absolument remarquables, sans le moindre temps mort. Les personnages sont également incroyables d’(in)humanité et de densité. Sumner, en ancien praticien, désarçonné par la récente révolte à Delhi, adepte du laudanum. Brownlee, capitaine à la réputation de poissard dès qu’il conduit un navire. Otto, le marin philosophe et réceptacle de visions. Et bien sûr Henry Drax, bête à peine humaine, force de la nature, capable des pires exactions, aussi dangereux que machiavélique. Un psychopathe inouï, qui marquera durablement les esprits des lecteurs. D’ailleurs, nombre de scènes sont mémorables : celles de pêche à la baleine bien évidemment, mais aussi de chasse au phoque, à l’ours, ou encore la rencontre avec les requins, si voraces qu’ils en viennent à dévorer leurs propres organes dès qu’ils jaillissent de leurs flancs éventrés. On retiendra ce moment, quelque part entre la grâce et l’abîme, où Sumner soigne la plaie du bourreau du mousse, Joseph Hannah, et y décèle un élément ahurissant. Et ce cauchemar éveillé se poursuivra, loin des flots empressés, du ventre immonde du bateau et du froid hiémal, jusque sur la glace, dans les mâchoires de la banquise, et au côté des Yaks.

    Ce livre de Ian McGuire se situe bien au-delà de la littérature. C’est une expérience. Celle du Mal à l’état pur. Des hommes tourmentés et mauvais, bien plus prédateurs que les animaux qu’ils pourchassent. De la vie en communauté, avec des conditions d’hygiène et d’amoralité telles qu’elles ont rarement été aussi férocement retranscrites. Comme si le Moby Dick écrit par Herman Melville et Au-delà des ténèbres de Joseph Conrad avaient fusionné. Un immense coup de cœur pour ce roman qui, n’en doutons pas, fera date.

    07/11/2017 à 20:14 9

  • Hell.com

    Patrick Senécal

    9/10 Daniel Saul a tout pour être heureux. Héritier d’une entreprise immobilière, riche à foison, il multiplie les coups d’éclat financiers, comme cette dernière vague d’achats, des églises désaffectées, qu’il est certain de revendre sous forme de luxueux appartements avec une belle plus-value. Avec sa collaboratrice, Marie Dubois, il enchaîne les expériences sexuelles dans les clubs échangistes. Il peut tout se permettre dans la mesure où son argent le lui permet. Il rencontre Martin Charron, un ancien ami. Ce dernier finit par lui proposer un nouveau type de distraction. Des divertissements plus intenses, forts et extatiques, à la mesure de ce qu’il est, en passant par un site Internet, Hell.com. D’abord dubitatif, Daniel s’y inscrit. Ce sera le début de sa chute.

    Patrick Senécal est un auteur connu et reconnu, dont chacun des ouvrages marque les esprits. Ce Hell.com confirme cette règle. Malgré une belle épaisseur (environ six-cents pages), on est immédiatement avalé par le récit, et ce jusqu’à la dernière page. Une incroyable spirale d’émotions. Du sang, du sexe, de la violence. De nombreux passages, étalés de manière particulièrement crue, choqueront voire dégoûteront certaines personnes. Et là où l’auteur fait très fort, c’est la manière dont il dévore son lecteur, littéralement. Par paliers successifs, tel un sable mouvant littéraire, il fait descendre Daniel Saul vers ce qu’il y a de plus immonde dans l’âme humaine. Au rythme d’une langue singulièrement simple mais efficace, il fait tomber Daniel de son dôme d’opulence vers le pire des gouffres. Il y apprendra le sens des mots trouble, douleur, peur et effroi. Tout au long de ce chemin de croix, il aura également l’occasion de se remettre en question : ses relations conflictuelles avec son fils Simon, ou ce spectre lancinant que constitue Mylène, une ancienne camarade de classe qui ne cesse de le hanter. On retrouve les ambiances anxiogènes du Fight Club de Chuck Palahniuk ou du film The Game, mais avec une âme particulière : Patrick Senécal ne cherche à aucun moment à imiter un roman ou un long-métrage. Il trace son propre sillon, avec une sauvagerie qui met d’autant plus en lumière les comportements anomiques et aberrants de tout être qui se croit tout permis dès lors qu’il est auréolé du pouvoir ou de cet argent qui corrompt. On retiendra de nombreux moments du livre, comme ces diverses festivités proposées aux membres d’Hell.com et où certains participants trouvent même des plaisirs coupables, les rapports entre Daniel et Simon qui ne cessent d’évoluer jusqu’à atteindre, à la toute fin de l’opus, une dimension messianique, ou la manière très subtile et humaine qu’a finalement Daniel de se confronter à Mylène.

    Un ouvrage saisissant de débauche et de barbarie, qui met d’autant plus en exergue les folies de notre monde et de tout individu à partir du moment où l’occasion lui en est offerte. Et l’on se souviendra longtemps de ce final où, en remarquable maître de la littérature d’ébène, Patrick Senécal est à même d’avoir le dernier maux.

    02/10/2017 à 19:50 9

  • Adèle et la Bête

    Jacques Tardi

    8/10 Une histoire très originale, inaugurant les enquêtes d’Adèle Blanc-sec, où se mêlent contexte historique, dinosaure sur le retour, rebondissements multiples et pouvoirs inexpliqués. Les dessins si typiques de Tardi servent bien l’histoire, mais je trouve que certaines explications, rebondissements et explications viennent parfois trop en cascade.

    05/04/2016 à 09:03 4

  • Gataca

    Franck Thilliez

    9/10 J’y ai retrouvé la même flamme et la même dynamique, presque échevelée, du « Syndrome [E] », et je me suis régalé. Les notions abordées (anthropologie, paléontologie, génétique, maïeutique, latéralité, tueurs en série, violence, tribu primitive, autisme, etc.) m’ont passionné, et j’ai appris pas mal d’éléments au fur et à mesure de cette enquête conjointe de Sharko et de Lucie. Un véritable cocktail, détonnant, tellement saturé d’événements et autres péripéties que ça fiche littéralement le vertige, voire l’overdose. Moi qui suis habituellement peu client des thrillers un peu « surchargés, là, je ne peux que m’incliner devant tant de maestria, et surtout, de maîtrise : quand on le relit, quand on reprend le déroulé à tête reposée, date après date, un enchaînement après un autre, la structure tient le test, ce qui est remarquable, car les éléments de construction sont sacrément nombreux. Pas le moindre temps mort, un vrai train de marchandises, et cette cadence m’a parfois surpris (par exemple, dès l’entame, j’ai trouvé que le sort réservé à l’une des filles de Lucie était un peu trop vite expédié, surtout du point de vue émotionnel et scénaristique, mais ça n’est bien évidemment que subjectif). Léger bémol de mon humble point de vue d’amateur lointain de thrillers : si je n’avais guère adhéré au côté « complotiste » du « Syndrome [E] », cette sorte de surcharge scénaristique, comme d’autres souffrent d’une surcharge pondérale, alourdit un peu l’ensemble, car les moments de respiration manquent un peu. Mais on ne peut qu’être exigeant et difficile après une lecture d’une telle qualité.

    28/09/2019 à 18:05 8

  • Hemlock Grove

    Brian McGreevy

    8/10 Hemlock Grove, une ville de Pennsylvanie modelée par un passé sidérurgique. Le cadavre d’une jeune femme vient d’être retrouvé, tellement amoché que l’on en vient à penser à l’œuvre d’une bête sauvage. Dans le même temps, deux adolescents vont se rencontrer. Peter Rumancek, un Gitan nouvellement arrivé dans les parages avec sa famille, et Roman Godfrey, dont la famille a contrôlé la métallurgie locale. Un duo improbable de jeunes hommes, qui va lentement remonter la piste du vargulf, ce loup mythique qui tue sans pour autant avoir faim.

    Voilà un roman qui revisite habilement le thème du loup-garou. Une simple relecture ? Non, assurément pas : il lui donne même un sacré coup de fouet. On se laisse immédiatement emporter par l’écriture de Brian McGreevy, jeune auteur très talentueux. Ses mots sont durs, raboteux et poétiques, acerbes, souvent teintés d’un humour noir, de passages assez crus quant au sexe, et de réflexions philosophiques voire métaphysiques. Les personnages qu’il met en scène détonnent dans la littérature consacrée à la lycanthropie. Roman, héritier d’un empire industriel, dont les autres membres de la famille dissimulent également de nombreuses zones d’ombre, se scarifie, est doué d’un pouvoir de persuasion radical et irrationnel sur ses congénères, et aime céder à la tentation de la chair. Peter peut se transformer en loup, en descendant d’une longue et étrange lignée d’individus influencés par les croyances bohémienne et également hindoue. Entre eux deux va naître une phénoménale histoire d’amitié, mais également une découverte réciproque de leurs univers respectifs tandis que seront mis à jour de sidérants secrets de famille. Il y a également d’autres protagonistes dans cette intrigue, plus en arrière-plan, comme Shelley, la sœur de Roman, immense jeune fille grande comme un titan et au visage déformé, et bien d’autres encore, qui auront tous leur rôle à jouer dans ce livre. Cependant, on se gardera bien d’aller au-delà pour ne rien déflorer. Car, s’il y a bien un aspect qu’il faut retenir de cet ouvrage de Brian McGreevy, c’est son côté explosif. Non seulement il emprunte les codes classiques du loup-garou, mais il se permet également de les faire sauter au gré de saynètes hallucinantes, de digressions pertinentes, et de moments particulièrement farouches.

    Bien évidemment, il faudra apprécier ce type d’histoire pour totalement être conquis. Néanmoins, l’écrivain y incorpore une telle fougue et un côté policier mâtiné de fantastique qu’il est bien difficile de résister à cet envoûtement, ou plus exactement, à sa morsure.

    07/01/2019 à 18:17 8

  • Islanova

    Jérôme Camut, Nathalie Hug

    8/10 Julian Stark ne s’attendait pas à ça : en rentrant chez lui, il découvre sa fille, Charlie, au lit avec Leny, son beau-fils. Les deux adolescents décident de quitter le domicile et fuient vers une nouvelle ZAD, sur l’île d’Oléron. Cette enclave, naissante, est tenue sous la poigne d’un homme qui se fait appeler Vertigo, qui mène une escouade d’écologistes convaincus, les 12 – 10. Pour Charlie et Leny, le début d’une aventure humaine et citoyenne. En réalité, le début d’un cauchemar dont nul n’a entraperçu la tragédie à venir.

    Ce nouveau roman de Jérôme Camut et Nathalie Hug impressionne d’entrée de jeu par son format : on avoisine les huit cents pages ! Choral, scindé en cent soixante chapitres, cet ouvrage remue, à sa lecture, par l’énergie qui s’en dégage. Celles et ceux qui auront déjà lu les livres de la série W3 retrouveront cette écriture simple et très efficace des deux auteurs, mettant avec justesse en relief les psychologies et sentiments de personnages variés, souvent malmenés, et dont les destinées brutales vont s’entrechoquer. Ici, c’est le principe de la Zone À Défendre qui constitue le thème central. Une parcelle du territoire français, pris de force par un groupe d’activistes ayant pris comme pseudonyme la date de la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, ce qui a amorcé à leurs yeux le partage de la surface terrestre entre les grandes hégémonies nationales et capitalistes. Le roman s’attache à démontrer les dérives et atrocités pratiquées par les sociétés modernes, consuméristes, égoïstes et malveillantes. Et c’est dans cet écrin de l’île d’Oléron, proto-État, que doit naître une nouvelle patrie, pour une vision alternative de l’humanité et du partage de ses richesses. Une véritable ode à l’engagement civique et à la prise en main d’un destin mondial commun. Jérôme Camut et Nathalie Hug n’en oublient nullement de placer beaucoup d’actions et de péripéties dans leur opus : des fusillades, des trahisons, une intelligence artificielle redoutable, des scènes très visuelles, voire cinématographiques, et des événements spectaculaires qui iront également se dérouler bien au-delà de cet archipel, avec une fin suffisamment ouverte pour laisser augurer une éventuelle suite. Certes, quelques points pourront faire soupirer certains lecteurs voire les rebuter : une certaine candeur dans les idéaux exposés, des moments peut-être trop hollywoodiens et assez peu crédibles. Mais le souffle de l’aventure ne retombe jamais, du prologue à l'épilogue, mû tout autant par une volonté de distraire que de poser des questions nécessaires même si toutes les réponses ne sont pas obligatoirement adéquates.

    Encore un très bon roman de la part de l’entité CamHug.

    06/06/2018 à 18:04 4

  • L'Homme craie

    C. J. Tudor

    9/10 1986, à Anderbury, en Angleterre. Le jeune Eddie Adams et ses amis sont dans l’âge de l’innocence, des amitiés et des blagues potaches. Suite à une rencontre improbable avec un professeur qui est également dessinateur, M. Halloran, Eddie et ses camarades élaborent un langage pour communiquer entre eux, indéchiffrable à tout individu extérieur à leur cercle, grâce à de petits bonshommes dessinés à la craie. Jusqu’à ce que l’on découvre le cadavre d’une fillette dont la tête a disparu. Trente ans plus tard, le passé rejaillit, avec de nouveaux morts.

    Ce premier roman de C. J. Tudor, encensé par Lee Child et Maxime Chattam est un roman particulièrement fort. Naviguant de 1986 à 2016, le lecteur est immédiatement embarqué, notamment par ce prologue, très court et efficace, où l’on voit un individu emporter la tête de la (trop) jeune victime. L’histoire pose ensuite ses jalons, au gré d’une langue à la fois belle et simple, gorgée d’humanité, de tact et d’intelligence. On sent indéniablement l’inclination de l’écrivaine pour des auteurs majeurs, notamment Stephen King, avec les relations si naturelles et, dans le même temps, complexes, nouées entre Eddie et ses compagnons (d’autres références émergent également, comme cette haine de notre protagoniste pour les tricheries des scénaristes de Doctor Who, faisant écho à un passage de Misery du maître de l’horreur]. Dès lors, les événements vont s’enchaîner : une fête foraine et un spectaculaire accident dans une attraction, de jeunes brutes qui vont s’opposer violemment à Eddie et à sa bande, le parler codé grâce à ces personnages dessinés à la craie, une gamine qui tombe enceinte, ce M. Halloran au physique inquiétant qui semble dissimuler de lourds secrets… Et trois décennies plus tard, comme la fin d’une parenthèse que tout le monde croyait refermée à jamais, le cauchemar reprend. Nos gamins ont vieilli, mais certains secrets, des rancœurs ainsi que de nombreuses plaies vont réapparaître avec une violence accrue. C. J. Tudor sait panacher les genres littéraires, avec le thriller (certains passages sont vraiment anxiogènes), le roman noir, le suspense plus classique quant à l’identité du tueur et ses motivations, sans oublier quelques scènes d’un humour cocasse et salvateur, et de belles pages de pure littérature blanche. Les psychologies sont finement peintes, et tous les personnages bénéficient d’une réelle densité, de comportements propres et de trajectoires intimes qui sonnent avec beaucoup de crédibilité. A cet égard, Eddie constitue un pur bonheur. Il a passé une enfance qui se révéla difficile avec un père ayant lentement sombré en raison de la maladie d’Alzheimer, est un collectionneur impulsif, et vit désormais dans une étrange relation de colocation avec Chloe, bien plus jeune que lui. En revoyant venir à lui ses anciens compères, il va devoir affronter le passé et son cortège de spectres affamés et insatisfaits, avec la vérité à l’arrivée, certes, mais également de terribles révélations. Au-delà de l’aspect noir du récit, C. J. Tudor n’en oublie pas la délicatesse : l’intrigue, dense, efficace et diaboliquement crédible, recèle de petits bijoux de mots et de maux quant à la dérive des êtres confrontés à la maladie, le deuil, l’amour filial, et, d’une manière plus globale, cette puissante nostalgie pour cet âge d’or qu’est la jeunesse, avec ses moments de délectation, de doutes et des premières épreuves face à l’adversité humaine. Un magnifique panorama de ces moments contradictoires et marquants à jamais ces adultes en devenir, qui ne pourront que garder en mémoire le fait que ces beaux jours sont définitivement révolus. Et que dire de ces ultimes pages, assourdissantes, avec un retournement de situation inattendu, portant en lui le possible fruit de nouveaux drames ?

    Une œuvre forte et mémorable, se hissant parmi les meilleurs du genre. On ne pourra donc que se rueur sur l’autre ouvrage de C. J. Tudor, La Disparition d’Annie Thorne.

    01/05/2019 à 07:36 8

  • L'Honorable Société

    DOA, Dominique Manotti

    8/10 J’ai beaucoup apprécié ce roman. Écriture sèche et nerveuse, personnages dépeints en quelques traits, et une intrigue qui brasse raison d’État, politique, enquête criminelle et écologie. Je me suis allègrement laissé prendre par le rythme soutenu, les interactions entre les protagonistes, et la structure du livre, maîtrisée et solide. Même moi qui ne suis vraiment pas un fanatique des complots ni des ouvrages à connotation politique, je ne peux que le conseiller.

    05/08/2013 à 18:55 4