El Marco Modérateur

1451 votes

  • Un Assassin de première classe

    Robin Stevens

    7/10 Hazel Wong et Daisy Wells, nos deux espiègles et jeunes détectives, vont enfin pouvoir passer un peu de temps loin des cadavres et des enquêtes, à bord de l’Orient-Express. Mais bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu : un assassinat dans le train va contrarier la sérénité du voyage… pour leur plus grand plaisir !

    Avec ce troisième opus, Robin Stevens continue de charmer son lectorat. Le style y est toujours aussi délicieux, le suspense se mâtinant d’humour et d’une belle rasade d’intelligence. La référence au mythique Crime de l’Orient-Express d’Agatha Christie est transparente, le récit se situant même l’année suivant la parution de ce livre. Les suspects ne manquent pas : un écrivain en manque de public, un magnat des pilules amaigrissantes, une voyante, un illusionniste, une comtesse russe, une femme de chambre malmenée, etc. Tous les ingrédients sont donc réunis pour un bon whodunit, à l’ancienne. Et le résultat est à la hauteur des espérances. L’intrigue, solide, est très agréablement menée, et ce n’est, comme à la parade, que vers la fin du livre que le coupable sera confondu. Certes, l’histoire manque parfois de souffle et ne souffre pas la comparaison avec l’illustre ouvrage auquel il se réfère, mais le clin d’œil est habilement adressé, sans imitation, et l’on se régale une fois de plus de la hardiesse et de la perspicacité des deux gamines, se complétant avec bonheur.

    Une nouvelle réussite littéraire de la part de Robin Stevens, dont on attend déjà avec impatience la traduction des autres livres.

    hier à 21:53 3

  • Avant l'aube

    Xavier Boissel

    9/10 1966. L’inspecteur à la Crim’ Philippe Marlin se voit confier avec ses collègues une affaire écœurante : le cadavre d’une jeune femme, en partie dépecé, est retrouvé sur la Petite Ceinture. Audrey Flanquart ne va guère tarder à devenir son obsession. Marlin vient de poser un premier pied dans un marécage fatal, une fange peuplée de personnages interlopes.

    Avec ce roman, Xavier Boissel saisit aux tripes. Dès les premières pages, on ressent la force de sa plume, à la fois poétique et désenchantée, et le reste de l’ouvrage est à l’avenant. Philippe Marlin est un protagoniste fort : ancien résistant, policier à la peau duquel colle une histoire de fusillade en pleine rue, c’est un individu ayant perdu de nombreuses illusions. Il est fan de jazz, un amour datant du temps où il était soigné pour ses blessures pendant la guerre, amateur d’alcool, n’ayant pour seule compagnie que son chat Duke, et ses coups de sang violents n’ont d’égal que son inculture et son inadéquation avec ses contemporains. La résolution du meurtre d’Audrey Flanquart le mène à affronter de sombres êtres, depuis des promoteurs peu scrupuleux à des hommes politiques fétides, et des membres du Service d’Action Civique. Un entrelacs de métastases, tantôt immobilières tantôt politiques, qui savent unir leurs forces pour assouvir des desseins uniquement dictés par l’appétit du gain. Xavier Boissel sait planter les décors et les âmes, et son style, remarquable, émaillant son récit de multiples citations dont on retrouve les auteurs en fin d’ouvrage, est un modèle du genre.

    Un roman riche, dense, et tissé d’infinis liens de ténèbres, se concluant dans un pavillon de chasse où l’on peut aussi bien achever les animaux que les êtres humains et les ultimes chimères que l’on peut encore conserver sur une société que l’on pense juste.

    hier à 21:47 4

  • Détective Conan Tome 42

    Gosho Aoyama

    7/10 Au programme : la résolution de l’enquête amorcée à la fin du tome 41, une histoire de vols dans un commerce, une double enquête dont une se déroule sur un navire envahi d’acteurs grimés en célèbres monstres, et enfin un mystérieux fuyard qui a laissé dans son sillage un objet inconnu laissant des traces en forme de « s ». La première histoire est intelligemment résolue sans jamais tomber dans le graveleux – c’est tout de même un meurtre dans des toilettes, la seconde est également efficace et pose de légitimes questions quant aux laissés-pour-compte de la société, la troisième est sympathique mais à mes yeux trop embrouillée avec cet entremêlement de deux situations et la dernière est trop peu amorcée pour soulever un réel enthousiasme ou de grandes espérances. Un bon opus, qui démontre toute l’étendue, une fois de plus, de l’imagination de Gosho Aoyama, qui ne semble pas se tarir.

    18/04/2018 à 17:28 1

  • Prenez garde aux petites filles

    Michael Allegretto

    7/10 … ou comment le détective privé Jacob Lomax doit enquêter sur l’accident de voiture survenu à Phillip Townsend et au cours duquel il a perdu la vie. Rapidement, Lomax va être confronté à de nombreux personnages : la veuve, le gestionnaire, une escort-girl, un professeur de cinématographie, des maîtres-chanteurs, etc. Une investigation qui va rapidement devenir très épineuse quand il découvre une vidéocassette le mettant en scène en train de violer une gamine. Sur le fond, Michael Allegretto ne révolutionne pas les codes : un limier prompt à distribuer des coups de poing, des individus tous aussi suspects les uns que les autres, et un chantage assez simple. Mais dans la forme, c’est un véritable régal. Beaucoup d’humour, des descriptions croustillantes, des réparties qui font mouche. L’intrigue en soi n’est pas inoubliable : pas de réels rebondissements, mais plutôt une mécanique très bien huilée, habile et efficace, qui mène le lecteur de la première à la dernière page sans le moindre temps mort, et avec de nombreuses crampes aux zygomatiques. Un délicieux roman noir, humble et prenant, qui donne envie de lire d’autres opus de Michael Allegretto.

    18/04/2018 à 17:25 4

  • Le Diable à la langue fourchue

    Craig Johnson

    9/10 Une nouvelle fort émouvante de la part de Craig Johnson, mettant en scène son immense humanité et sensibilité, ici dans le cadre du veuvage de Walt Longmire, au hasard d’une escroquerie bien connue. Des sentiments exposés avec beaucoup de tact et de justesse, une immense économie de mots pour développer un véritable magma de maux, et une infinie nostalgie qui transpire de cette grosse dizaine de pages. Encore une fois avec cet écrivain, des émotions et des épaisseurs humaines libellées avec une maîtrise littéraire remarquable.

    18/04/2018 à 17:24 6

  • La Veuve

    Fiona Barton

    8/10 La petite Bella disparaît. Les équipes de police remontent lentement vers la piste de Glen Taylor, un livreur qui pourrait être le coupable de l’enlèvement de la gamine. Mais la justice n’est pas parvenue à prouver sa culpabilité. Puis Glen est fauché par un bus. Nul ne saura donc jamais ce qui s’est réellement passé. Sauf si Jane, la veuve de Glen, venait à se confier…

    Ce premier roman de Fiona Barton se montre très habile. La plume rend hommage aux émotions des divers protagonistes qui tous, à tour de rôle, vont venir intervenir dans l’histoire et offrir des points de vue alternatifs sur l’affaire. Il y a bien évidemment Jane, l’épouse du monstre que la vindicte populaire a voué aux gémonies, mais également Kate Waters, journaliste au Daily Post, et Bob Sparkes, policier obstiné et que cette enquête va enfiévrer. Ce roman choral, fort crédible et prenant, nous fait aussi côtoyer des personnages étranges voire interlopes, dont le lecteur viendra à imaginer, à un moment ou un autre, qu’il s’agit du responsable du kidnapping de Bella, comme un autre livreur aux penchants interdits, ou la mère de la disparue qui a également des éléments à se reprocher. Ce qui est singulier dans ce roman, c’est qu’il n’y a pas de fougue particulière, de moment choc ou de scène frappante. Avec ce récit qui n’est pas construit selon le traditionnel ordre chronologique, ce sont des morceaux de l’investigation qui vont lentement et patiemment apparaître, s’emboîter puis former des parcelles cohérentes de vérité. Une enquête qui va donc s’exposer de manière très classique, sans soubresaut ni fièvre particulière, mais qui a l’immense mérite de se montrer plausible. Ce qui ne fait d’ailleurs que renforcer, grâce à cette espèce de contre-jour, l’incroyable noirceur de certains thèmes évoqués au long de ce livre, comme l’addiction à la pornographie ou la pédophilie. A cet égard, Fiona Barton trouve souvent les mots justes à apposer sur des maux terribles, comme l’absence d’un enfant dans un couple, la disparition d’un être cher, l’incompréhension grandissante entre deux conjoints, le poids de l’accusation publique même lorsqu’elle est infondée, la course au scoop entre les médias concurrents, ou la manière toxique dont cette affaire banalement tragique va corrompre l’âme des policiers.

    Un livre fort, paradoxalement très efficace en raison de l’apparente simplicité et authenticité de sa structure narrative, qui se dénoue en quelques phrases élémentaires et émouvantes, dans un bois esseulé, à côté de la tombe d’un enfant.

    04/04/2018 à 20:00 5

  • La Fille du fermier

    Jim Harrison

    8/10 Elle s’appelle Sarah Anitra Holcomb. Elle et sa famille s’installent dans le Montana. Des rêves, des espoirs, et des désillusions. Belle comme cela n’est guère permis, la jeune Sarah va faire chavirer des cœurs et des âmes, et désarçonner les hommes malgré son jeune âge. Jusqu’à sa rencontre avec Karl, un violoniste, qui va faire voler en éclats une certaine forme de candeur.

    Tout le monde connaît Jim Harisson, son œuvre, son style et sa gueule mémorable. Cette nouvelle, extraite des Jeux de la nuit, est un petit bijou. Environ cent vingt pages où la littérature blanche et noire s’entremêlent en un habile et poignant opus hachuré. Le personnage de Sarah retient immédiatement l’attention, avec sa fougue, ses errements. Elle va découvrir, en vrac, cet État, l’amitié, l’appétit pour les sciences, la littérature, et les premiers émois amoureux. Une fille de quinze ans, brillante et entière, mélange de force et de faiblesse, capable de se passionner tout autant pour la botanique, le piano ou les romans classiques que pour l’usage des armes à feu. Et ce que va lui faire subir Karl sera un déclencheur. Un détonateur qui va mettre en exergue, avec des mots singuliers et secs, des notions comme la culpabilité, les désenchantements de la jeunesse ou la rédemption.

    Un ouvrage fort, qui est également un magnifique cri de douleur et de joie. Une ode à la fraîcheur doublée d’une diatribe intelligente contre la monstruosité des hommes.

    04/04/2018 à 19:57 3

  • La Pénitence des damnés

    Peter Tremayne

    9/10 La nouvelle vient à peine de tomber : Ségdae vient d’être assassiné. L’homme d’église se trouvait à Mungairit lorsqu’une main criminelle a planté une lame en lui. L’événement est d’autant plus détonnant que le coupable ne peut être que Gormán, le commandant de la garde royale de Muman, les deux hommes ayant été retrouvés seuls dans une pièce fermée de l’intérieur. Aussitôt, le roi Colgú de Cashel mandate sa sœur, Fidelma, avocate, son époux Eadulf, et Enda, un guerrier membre de la garde d’élite royale, afin de tirer cette histoire au clair. Mais au-delà de l’homicide, c’est également l’équilibre législatif, religieux et politique de plusieurs royaumes qui sont en péril…

    Ce vingt-septième ouvrage de la série consacrée à Sœur Fidelma est un nouveau régal. Si des notes de bas de page signalent des événements apparus, par exemple, dans Expiation par le sang, Le Sceau du diable ou Le Sang du moine, il n’est pas nécessaire d’avoir entrepris la lecture de toute la saga pour apprécier cet opus. Dès les premières pages, Peter Tremayne entraîne son lectorat dans l’Irlande de 671, avec ici à la clef un meurtre en chambre close, un soldat au-dessus de tout soupçon comme suspect évident, un abbé exterminé, et un sombre complot à l’œuvre. C’est un festin de connaissances que nous offre l’écrivain, entre données historiques, notions de croyances, règles juridiques, etc. A cet égard, de nombreux passages, notamment ceux ayant trait aux pénitentiels ou aux lois régissant la justice, encore plus lorsqu’ils s’épanouissent en débats, sont de véritables bijoux d’éloquence et d’érudition que l’on se plait à lire et relire, encore et encore. Sœur Fidelma s’illustre une fois de plus par sa justesse d’esprit, sa ténacité, et son immense intelligence, une perspicacité qui ne vient cependant jeter aucun ombrage sur son mari Eadulf ou Enda, puisque ces derniers sauront démontrer l’étendue de leur savoir, savoir-faire et savoir-être au gré du récit. Le scénario policier est également remarquable, savamment charpenté, avec de multiples fausses pistes et des rebondissements prenants et efficaces, comme un étrange suicide, une évasion fort accommodante, et l’arrivée d’un chef de guerre retors qui pourrait bien rebattre les cartes de la stabilité politique. Des fils hétérogènes d’une intrigue rouée et subtile qui viendront à être dénoués à l’issue d’une scène typique du whodunit, où tous les possibles coupables sont réunis dans une salle avant que ne soit dévoilée, de manière magistrale, l’identité du criminel.

    Un nouvel excellent roman de la part de Peter Tremayne, séduisant et fort instruit, qui magnifie le genre policier par les vertus de la culture qu’il sait déployer.

    04/04/2018 à 19:55 3

  • Nocturnes

    John Connolly

    8/10 De John Connolly, on connait principalement sa série consacrée à Charlie « Bird » Parker. Aussi, est-ce toujours avec appétit que l’on entrouvre un recueil de ses nouvelles. Dix-neuf, pour être exact. Le fil conducteur de celles-ci ? Le fantastique. Des histoires fortes et ténébreuses, où le surnaturel côtoie la terreur. « Le Démon de M. Pettinger », ou la folie d’un homme d’église en quête d’une créature malveillante sous les fondations de son église. « La Chaufferie », ou un terrible cauchemar vécu éveillé par un gardien de nuit. « Le Gouffre de Wakeford », avec son cortège de bêtes immondes peuplant une grotte. « Le joueur de l’équipe réserve », avec la terrible confrontation d’un sportif qui, au final, aurait été bien avisé de jouer en équipe première. Des textes forts et efficaces, avec le sang et les larmes comme épilogue récurrent, sans la moindre lumière d’espoir. En bon conteur nourri de récits primitifs, John Connolly revisite certaines légendes comme le Roi des Aulnes dans l’histoire du même nom, le mythe du vampire ou encore la sorcellerie. Certaines nouvelles constituent de véritables bijoux littéraires : « Les Clowns tristes », avec son éclatante littérature blanche et tous les sentiments contraires qu’elle véhicule jusqu’au dénouement fulgurant et terrifiant, « La Balade du cow-boy cancéreux » qui s’approche de l’univers de la série X-Files, ou encore les amours transcendant la mort dans « Le Lit nuptial ». Parallèlement, d’autres récits marquent le pas : « Le bel engrais de miss Froom » où les indéniables qualités narratives ne masquent pas une chute téléphonée, « L’Auberge de Shillingford » et son impression de déjà-vu et déjà-lu, ou encore « Le Singe de l’encrier », qui recycle trop d’éléments déjà connus. Néanmoins, au fil des pages, au gré de ces histoires n’excédant que rarement la vingtaine de pages, l’écrivain sait envoûter son lectorat par des ambiances lugubres et magnifiquement rendues, avec un goût prononcé pour la belle langue et les émotions humaines. Dans sa globalité, un très bon recueil qui sait rendre hommage à ses prédécesseurs, de Stephen King à Edgar Allan Poe. Un délectable bouquet de fleurs. Des chrysanthèmes, bien évidemment.

    04/04/2018 à 19:47 3

  • Le Poster menteur

    Donald Westlake

    7/10 … ou les tribulations de Mitch Tobin à qui il arrive une triple galère : son ancienne compagne lui demande un coup de main, on retrouve le cadavre d’un inconnu dans le musée qu’il garde, et il se trame une sombre histoire de copies des pièces présentes dans les collections. On retrouve la patte de Donald Westlake, avec pas mal d’humour, un récit vif, et un ton propre aux bons vieux romans noirs des années 1970. Un récit en trois parties : d’abord, Mitch, même s’il se démène, est surtout la victime des événements, puis vient le temps de la castagne (pas mal de bons chapitres tout entiers consacrés à des tentatives d’agression des gangsters dans un lieu clos), et enfin la réflexion, où une phrase entendue un peu par hasard va réveiller les synapses de notre héros et lui permettre de comprendre les tenants et aboutissants de toute cette histoire. Un livre décontracté, avec de bien bons moments, où Mitch va, en vrac, éviter une bouteille de vitriol, se faire dérouiller par un flic un peu taquin, et être confronté à de curieux experts en art. Dans l’ensemble, pas de quoi marquer au fer rouge ma mémoire ni écaler une tortue, mais ça permet au moins de passer un agréable moment.

    02/04/2018 à 13:06 5

  • Quand les oiseaux s'étaient tus

    Fred Houel

    8/10 Port Scott, une île isolée de l’Antarctique. Deux individus veillent sur les lieux : Jim et Thorn. Ce dernier meurt dans un accident, et Jim envoie un message d’alerte. Une équipe de secours se rend sur place, avec Mary Seurley, une doctoresse, Brad Morney, un capitaine de police, ainsi que Jack, son adjoint. Ils découvrent le cadavre de Jim, les membres démantibulés, tué d’une balle en pleine tête. Que s’est-il donc passé ? Un seul moyen de comprendre le déroulement des événements : parcourir le journal tenu par Jim, où la folie perce déjà.

    Avec ce roman, Fred Houel frappe fort. Dès les premières pages, le lecteur est littéralement kidnappé par la puissance du récit et la beauté des mots. Les paysages enneigés, soumis aux avanies des vents et des conditions climatiques extrêmes, offrent à l’auteur l’occasion de dresser de magnifiques chroniques de ce paradis blanc. Un univers farouche, où le phoque léopard – un redoutable prédateur – ainsi que le feu – aiguisé par la quasi absence d’humidité – peuvent devenir rapidement mortels. Il y a une beauté indéniable dans le souffle des propos de Fred Houel : une remarquable poésie, un talent rare pour la description des lieux et des façons de vivre en ces lieux dangereux. Au-delà de ces remarquables moments de nature writing, il y a également l’intrigue policière. Un nœud épais, composé de fils âprement tissés puis embobinés, parmi lesquels on trouve une mort en un lieu clos – le phare, des superstitions liées à l’ingestion de moëlle osseuse, des oiseaux qui meurent étrangement, et une inquiétante présence sur cet immense rocher basaltique. Des moments de pure tension, alimentés par une paranoïa croissante. Des rebondissements très efficaces, toujours intelligents et ne tombant jamais dans la facilité. Et, peu à peu, la mise à nu d’une machination terrifiante, même si elle a déjà été traitée dans de nombreux livres et films. Il y a également chez l’écrivain une magnifique propension à rendre ses protagonistes denses et crédibles, au point que le lecteur sent presque palpiter leur pouls au contact des pages. On va s’apitoyer sur eux, les apprécier, trembler à leurs côtés, les haïr, et à chaque fois, l’on réagira comme on le ferait pour un proche.

    Un roman qui mêle le noir, l’aventure et le thriller médical avec à la fois beaucoup d’habilité et de pertinence. Un ouvrage glacé et glaçant.

    12/03/2018 à 18:42 4

  • Potions amères

    Patrick S. Vast

    8/10 Tout commence avec un simple fait divers : par appât du gain, Denise Fachel, employée d’une herboristerie de Béthune, se fait dérober la cagnotte de la boutique à l’arrachée par Gilbert. Parce qu’ils craignent à présent la criminalité ambiante, Patrice et Germaine Ragonot, les propriétaires de l’officine, décident de conserver la caisse dans leur domicile. Le début d’une série de tragédies…

    On éprouve un immense plaisir à retrouver Patrick S. Vast, d’autant qu’il renoue ici avec ses premières amours littéraires. En effet, l’heureux lecteur qui a connu La Veuve de Béthune, Béthune, 2 minutes d’arrêt ou Boulogne stress reconnaîtra sans mal l’architecture de ces romans : une intrigue crédible, mettant en scène des personnages décrits en quelques habiles et véloces coups de plume, et un récit choral s’articulant autour de mécanismes habilement huilés qui vont lentement détruire tous les protagonistes. Ici, les individus sont nombreux et intéressants. Patrice et Germaine, possesseurs de l’herboristerie, lui effacé et soumis aux caprices de son épouse, elle vindicative et mégère jamais apprivoisée. Denise, leur employée, traumatisée par un veuvage accidentel, prête à croire au prochain grand amour. André Ansart, un représentant en produits bio, épris de Denise. Gilbert, mécanicien, prêt à tous les mauvais coups. Abdel Kadri, ancien codétenu de Gilbert, soucieux de récupérer sa compagne Sandra tombée dans les rets d’un proxénète, et qu’il pourra racheter à son souteneur contre dix mille euros. Caroline, une jeune handicapée mentale qui a cependant un habile sens esthétique et une conscience remarquable du temps. Ce qui rend le roman passionnant, ce sont ces interactions mises en œuvre par Patrick S. Vast : des chantages, des tentatives d’empoisonnement, des meurtres, des cadavres escamotés, des pressions par lettres anonymes, etc. Un véritable bouillonnement d’actes délétères, de méfaits toxiques. Chacun va tenter de survivre, lutter contre l’adversité, protéger ses acquis voire s’extraire de sa condition matérielle. Il n’y a pas véritablement de héros ou de antihéros, d’innocents ou de coupables : ce sont des grappes d’êtres humains, brisés par des ressorts et des mécanismes souvent dramatiques, parfois tragiques, qu’ils ont en partie contribués à créer et mettre en branle, et rares seront celles et ceux qui en sortiront indemnes. Une très adroite horlogerie du malheur.

    C’est donc avec un plaisir complet que l’on retrouve Patrick S. Vast, ici au meilleur de sa forme, avec ce scénario implacable et cette écriture si typique. Et le plaisir n’en est qu’accru puisqu’il signe avec cet opus, dont la dédicace est faite à Georges Simenon, Stanislas-André Steeman et André-Paul Duchâteau, la naissance d’une maison d’édition, le Chat moiré. On ne peut bien évidemment qu’applaudir une telle naissance et souhaiter d’autres grossesses littéraires après ce premier accouchement de grande qualité.

    12/03/2018 à 18:41 4

  • La Position des tireurs couchés

    Nils Barrellon

    8/10 Zlatan Gubic est un THP, comprenez un tireur de haute précision à la BRI de Paris. Un sniper de haute volée, toujours calme et froid. Un récent cambriolage suivi d’une prise d’otage dans une banque a démontré, une fois de plus, l’étendue de ses capacités. Il découvre un jour par hasard un homme assassiné sur le périphérique au volant de sa voiture, tué d’une balle en pleine tête alors que l’automobile était en mouvement. Si ses collègues optent dans un premier temps pour un coup de feu émanant d’un véhicule voisin, Zlatan a une tout autre théorie : celle d’une balle décochée par un sniper depuis un immeuble voisin. Pour Zlatan, c’est le début de la fin.

    Il s’agit d’une histoire finalement très simple, à défaut d’être simpliste : l’histoire d’un sniper confronté à l’un de ses pairs pour un mortel jeu du chat et de la souris. Sur le papier, il est vrai que le pitch n’a rien de transcendant. Mais avec ce roman qui pastiche le célèbre roman La Position du tireur couché de Jean-Patrick Manchette, Nils Barrellon signe un opus d’une rare efficacité. La langue sèche et nerveuse mariée à ces chapitres courts et brutaux renforce la dynamique de son roman. Une remarquable course-poursuite entre deux hommes, faite de menaces, de défis et de traquenards. Zlatan est un personnage intéressant et qui attire rapidement l’attention du lecteur : ancien Bosniaque, ses pas ont été entraînés malgré lui dans la danse macabre de la guerre qui a ensanglanté et fracturé sa terre natale. C’est là-bas qu’il a appris les rudiments de l’art du tir avant de devenir un sniper de renom, même si un drame personnel a achevé sa carrière de soldat. D’ailleurs, serait-ce au cours de ce conflit armé que Zlatan se serait créé un ennemi suffisamment retors et rancunier pour se lancer sur sa piste, presque vingt ans plus tard ? Est-ce une vendetta personnelle ? La réponse ne tombera que dans les ultimes pages de ce livre solidement charpenté, égrenant tout du long de nombreuses indications quant à la balistique, chemisé comme une balle et qui touche sa cible en plein cœur. Une grande réussite littéraire de la part de Nils Barrellon, qui amorce son ouvrage par une citation de Jean-Patrick Manchette : « Un bon polar est vite écrit, vite lu, vite oublié ». Pour une fois, ayons l’immodestie de contester la parole de l’un des pionniers du roman noir français : ce roman a peut-être été vite écrit, il est effectivement rapide à lire, mais ses qualités empêchent toute amnésie immédiate à son sujet.

    12/03/2018 à 18:31 7

  • La Horse

    Georges Godefroy

    8/10 Sept kilos d’héroïne. C’est ce qu’Auguste Desforges découvre, par le plus grand des hasards, soigneusement dissimulé, dans son gabion. Probablement un coup d’Henri, son petit-fils. Pour Auguste, patriarche et paysan doué d’un solide sens de l’honneur, une famille ne peut pas se laisser tenter par la lâcheté ou l’appât du gain. Quitte à déclencher une terrible guerre ouverte avec la pègre.

    Voici un livre dont beaucoup connaissent l’adaptation cinématographique avec Jean Gabin dans le rôle principal. Mais ici, comme assez souvent, le roman se révèle encore plus savoureux. Michel Lambesc plonge le lecteur dans le monde agricole du Pays de Caux, dont les marais sont lentement dévorés par des engins de chantier, façon peau de chagrin, tels de petits mondes qui sont méticuleusement grignotés. C’est aussi l’univers des taiseux, dignes et fiers, peu enclins à aller se confier à la maréchaussée, et on ne peut plus hostile aux drogués et dealers. Aussi, quand c’est l’un des membres de la famille qui est impliqué dans une histoire de stupéfiants, le carambolage et le sang sont assurés. L’auteur signe un ouvrage beaucoup plus fin et délicat qu’on ne pourrait le penser, porté par une forme certaine d’empathie et de nostalgie vis-à-vis de ces communautés rurales dévorées par le progrès. Une peinture, toute tendre et intelligente, d’autant plus affectueuse qu’elle est ici confrontée au mitan, avec ses sales types, ses malfaisants, toujours prompts à jouer de la queue de détente, massacrer des bêtes, violer des femmes et oser les coups les plus tordus pour rester en haut de l’affiche criminelle. Les cinéphiles pourront d’ailleurs à loisir répertorier les nombreuses différences entre le roman et le film qui n’en est qu’une adaptation finalement lointaine.

    Un opus d’une grande intelligence, aussi noble et majestueux que les personnages de la famille Desforges qui y sont décrits. Le récit d’une société et d’une époque en voie de révolution, tout autant qu’un polar à l’ancienne, à la manière d’un A.D.G.. Un ouvrage qui se clôt d’ailleurs de manière superbe et touchante, avec cet épilogue que l’on peut interpréter comme on le souhaite, et qui vient faire écho à ce lent trépas des campagnes. Un joli éclairage sur un monde qui s’éteint.

    12/03/2018 à 18:26 4

  • Inflammation

    Eric Maneval

    9/10 Liz vient de disparaître dans ce qui ressemble à un accident automobile. Elle laisse un époux éploré, Jean, ainsi que deux enfants, Lucie et Clément. Mais quelque chose ne tourne pas rond : dans le village où habite la famille, de sombres nuages s’amoncellent. Liz est-elle réellement décédée ? Et quels secrets a-t-elle emportés avec elle ?

    Voilà un roman singulièrement noir, signé Eric Maneval. Il est assez court (deux cents pages), et tous les mots et péripéties y sont comptés. Pourtant, il est impossible, une fois le dernier chapitre achevé, de ne pas ressentir un immense frisson en même temps que l’impression tenace d’avoir vu défiler une étonnante abondance d’événements. Tout commence comme un simple fait divers, puis on bascule lentement mais sûrement vers une littérature particulièrement sombre. De multiples éléments se télescopent : des amis qui ne correspondent peut-être pas à l’image qu’ils donnent, des locataires réunis en une étrange communauté, un mystérieux laboratoire situé en Belgique, le père génétique de Lucie qui réapparait via une émissaire au comportement énigmatique, une confectionneuse de confitures, un homme que Jean surnomme « le Révérend », etc. Un véritable magma de personnalités obscures, qui bouillonne comme un plat mijote, paisiblement et graduellement. Le lecteur sera immanquablement séduit par la plume d’Eric Maneval, à la fois sèche et paradoxalement fertile en émotions suscitées, jusqu’au final. De nombreuses clefs sont offertes dans les ultimes pages, mais il sera impossible de ne pas tomber dans un incroyable vertige de noirceur, en même temps que la majeure partie des personnages présents dans ce livre.

    Un ouvrage qui sidère par sa simplicité et son efficacité, sur fond de tragédie familiale, expériences médicales et quête de rédemption. Une Inflammation qui excite les cœurs, les tripes et les âmes, sans que l’on cherche, une fois n’est pas coutume, à en trouver le remède.

    12/03/2018 à 18:20 6

  • Les Lamentations de Jeremiah

    Teri White

    7/10 … ou l’étrange histoire d’amitié entre deux tueurs à gage. D’un côté, Max Trueblood, assassin vieillissant, de grande classe, avec une belle déontologie et soucieux de son aspect physique et de l’entretien de son corps. De l’autre, Jeremiah Donahue, jeune chien fou, spécialiste des vols de voitures et de l’utilisation des explosifs. Le second, afin de pouvoir se faire un nom et grimper dans les échelons de la criminalité, se propose de tuer le premier après un contrat, mais une curieuse affection va naître entre les deux hommes. Une histoire-miroir, puisque la différence entre ces deux individus se double de la relation entre deux policiers Aaron, sur le point de prendre sa retraite, et Cody, son second. Pas mal d’humour dans les dialogues et les situations, et le récit classique d’une adversité qui se commue lentement en inclination, voire une relation de père spirituel à fils allégorique. Des scènes d’action simples, mises en scène en quelques traits de plume, et des descriptions psychologiques faites sous une forme sèche et subtile, laissant le lecteur réaliser lui-même les traits d’union nécessaires et remplir les blancs volontairement laissés. La scène finale, humoristique, démontre le talent de Teri White à agencer les non-dits : ce qui est de prime abord un moment de gentille rigolade laisse augurer d’un futur épilogue funeste, avec une gravité et une austérité que chacun pourra concevoir, imaginer et circonstancier à son bon vouloir. Probablement rien de très novateur dans ce roman, pas de quoi déraciner un peuplier avec une cuillère à pamplemousse, mais un bien agréable moment de lecture autant qu’un hommage aux romans noirs d’antan. A titre d’information, ce livre a été librement adapté au cinéma en 1992 sous le titre « Max et Jérémie » avec Philippe Noiret, Christophe Lambert et Jean-Pierre Marielle.

    11/03/2018 à 17:46 3

  • Psycho-Pass tome 2

    Midori Goto, Natsuo Sai

    6/10 Comme dans le premier tome, une ambiance intéressante et prenante, propre et esthétiquement léchée, mais qui n’apporte pas à mes yeux suffisamment de questions ni de réponses au cours de la série. Les passages dans le mouroir sont efficaces, au même titre que les ultimes scènes, à propos de cette intolérance au super blé, l’existence de cette mystérieuse Sybille, et ces vieillards qui semblent partager un terrible secret, mais je trouve que l’ensemble pâtit d’un manque de rythme, en plus d’un traitement graphique trop sur la retenue.

    11/03/2018 à 17:45

  • Golden Kamui 1

    Satoru Noda

    8/10 Un manga passionnant, ou les aventures d’un soldat trompe-la-mort qui s’en va à la recherche d’un trésor sur les terres de la tribu des Aïnous sur l’île d’Hokkaido. Beaucoup d’action, une bonne psychologie, une quête des prisonniers tatoués dont les dessins présents sur leur peau permettraient de conduire au butin, une belle incursion historique, culinaire et spirituelle dans le monde des Aïnous, et des scènes marquantes, comme le combat contre l’ours ou la relation avec ce roi de l’évasion. Je serai probablement au rendez-vous du deuxième tome.

    11/03/2018 à 17:44

  • Déréglée

    Craig Johnson

    8/10 Une autre nouvelle bien sympathique de Craig Johnson, agréable à lire de bout en bout, avec la rencontre étrange entre Walt Longmire et une autostoppeuse passionnée de musique, et au passé récent pour le moins trouble. Ce sont encore une fois les sentiments qui l’emportent dans cette très courte histoire, loin de tout retournement de situation, effet spécieux ou chute finale, avec une empathie remarquable de la part du shérif envers cette jeune femme perdue. Il va faire preuve d’un altruisme et d’une humanité remarquables, un comportement élégant et chevaleresque qui, au même titre que les mots apaisés et généreux de Craig Johnson, dominent ce récit.

    11/03/2018 à 17:43 4

  • Coeurs en fuite

    Agnès Laroche

    8/10 Alex et Jade s’aiment, mais leurs familles respectives ont déjà eu maille à partir. Le père d’Alex est un mafieux, surnommé « L’Intouchable », que le papa de Jade a déjà tenté de faire tomber avant de se faire sévèrement agresser au couteau. Les deux adolescents décident de partir ensemble, et ils montent une habile machination : créer de toutes pièces un faux kidnapping et s’enfuir avec l’argent de la rançon. Mais rien ne va se passer comme prévu.

    D’Agnès Laroche, nous avons déjà beaucoup apprécié Murder Party, Le Fantôme de Sarah Fisher ou Tu vas payer. A chaque fois, des ambiances et des trames différentes, mais un point commun indéniable : le succès. C’est également le cas ici. D’entrée de jeu, le lecteur est pris par l’histoire, sobre et bien menée, qui restitue avec intelligence et retenue l’amour entre Alex et Jade, deux lycéens fort crédibles pour lesquels on ne peut que nourrir de la sympathie et de l’empathie. L’histoire est également bien troussée, avec son lot de rebondissements. L’enlèvement conspiré est habilement construit, et, on s’en doute vite, des événements non prévus vont venir contrarier la cavale des deux épris vers les Philippines. Le style est très agréable, faisant bien ressortir les personnalités des uns et des autres, et la psychologie des protagonistes adroitement analysée. Le roman panache le sentimental et le policier au gré des péripéties, et jamais le suspense ne retombe.

    Une énième réussite de la part d’Agnès Laroche dont on ne peut que louer le talent littéraire et la constance.

    21/02/2018 à 18:24 2