El Marco Modérateur

2011 votes

  • Oxymort

    Franck Bouysse

    7/10 Du jour au lendemain, Louis Forell, professeur de SVT, se retrouve enfermé dans une cave anonyme, enchaîné. Il ignore où il se trouve, qui l’a enlevé puis séquestré, et surtout pour quelles raisons est-ce qu’il est ainsi traité. Alors il va fouiller dans sa mémoire et essayer de comprendre pourquoi on lui en veut de la sorte.

    De Franck Bouysse, on connaît déjà Grossir le ciel, Glaise, Plateau, ou le plus récent Né d’aucune femme. En 2013, il signait ce court roman qui emprunte un pitch assez classique : la claustration d’un individu pour des motifs inconnus de lui. Dès lors, Louis va s’attacher à saisir les motivations de son bourreau tout en essayant de survivre. La langue de l’écrivain est un pur régal : des mots chatoyants, des tournures de phrases délicieuses, des formules exquises. Indéniablement, il maîtrise son sujet et sa passion des beaux mots en devient aussitôt communicative. On suit donc la détention de notre enseignant tandis que des flashbacks, présentés dans un ordre antichronologique, nous permettent de découvrir sa compagne, la belle Lilly, qu’il a rencontrée à un café. On y découvre également d’autres personnages, comme une professeure et collègue de Louis, Suzanne, une quinquagénaire vieille fille, un assureur prénommé Hubert, ou encore un disquaire, dont les existences pourraient être liées à ce qui arrive à notre malheureux prisonnier. En à peine plus de deux cents pages, Franck Bouysse dépeint avec talent l’âme humaine, les tourments de l’amour, les passions éconduites, les jalousies portées à blanc et les petites misères de vies ordinaires. L’intrigue est prenante mais il lui manque peut-être une étincelle pour enflammer l’ensemble de son récit. Un petit je ne sais quoi de folie, matérialisé sous la forme d’un rebondissement inattendu, d’une frayeur supplémentaire, ou d’une originalité scénaristique pour hisser ce livre – fort réussi au demeurant – au-dessus de la mêlée littéraire.

    Un suspense jouissif et parfaitement crédible, porté par les belles lettres de son auteur, et dont les dernières pages inviteront nécessairement le lecteur à se questionner sur le sort réservé à certains des protagonistes.

    06/07/2020 à 17:30 5

  • Oxygène

    M. J. Arlidge

    8/10 Dans une boîte spécialisée dans le bondage, on vient de retrouver le cadavre de Jake, un dominateur. Ce dernier est mort étouffé par du ruban adhésif, ce que les amateurs appellent un « fétichisme d’enfermement total ». La policière Helen Grace connaissait bien la victime : elle avait déjà eu affaire à ses services par le passé. Cependant, elle ne peut se résoudre à révéler ce « détail ». Mais quand un autre corps, étouffé de la même manière, est découvert, Helen doit réaliser l’évidence : elle est totalement impliquée.

    Ce cinquième volet de la série consacrée à Helen Grace est de nouveau une réussite. M. J. Arldige imprime à son récit une cadence effrénée, notamment grâce à un style lapidaire, une plume énergique et des chapitres particulièrement courts (cent vingt-neuf au total pour environ quatre-cents pages). On retrouve avec plaisir notre enquêtrice, ici compromise dans les assassinats successifs de plusieurs personnalités adeptes de pratiques sadomasochistes, et c’est tout un pan de son âme qui apparaît : énergique, pugnace et sagace en tant que policière, elle n’en demeure pas moins tourmentée par ses démons qu’elle tient à tout prix à préserver secrets. C’est aussi l’occasion de recroiser la route de protagonistes secondaires, tous très intéressants, depuis ses subordonnées Charlie et Sanderson à son chef Gardam, en passant par Emilia Garanita, la journaliste retorse de l’Evening News qui a juré sa perte. L’intrigue est très bien bâtie, avec de multiples rebondissements, et jamais cette incursion dans les milieux BDSM ne tourne au voyeurisme dégoûtant ni à la carte postale simpliste et édulcorée. Et ce n’est que dans les ultimes pages de cet ouvrage embrasé que l’on obtiendra la résolution de l’intrigue, même s’il est préférable d’avoir déjà pris connaissance des précédents opus de la série pour en saisir toute la saveur.

    M. J. Arldige nous gratifie d’un roman une nouvelle fois efficace et très distractif, qui mène directement à l’ouvrage suivant, A cache-cache, où notre enquêtrice se retrouve en prison. Une lecture que nous ne manquerons pas.

    06/07/2020 à 17:24 3

  • Wallman tome 2

    Boichi

    7/10 ... et l’on retrouve nos deux tueurs à gages expérimentés mais un peu usés (Jirô et Kubota), ainsi que Nami, leur fille adoptive du point de vue professionnel. Cela débute par un entraînement collectif en forêt, et partent ensuite sur les traces d’un sale type qui détournent les fonds pour Fukushima et en profite pour faire du trafic de drogue, avant une virée au Canada du côté des chutes du Niagara. Toujours beaucoup d’action et d’acrobaties pour un manga qui, esthétiquement, lorgne également du côté des comics, alors qu’apparaissent d’autres tueurs à gages (d’autres « Wallmen »). Le scénario n’a peut-être rien de très exotique, mais les chapitres finaux, avec notamment la confrontation avec le Airgis Khan, l’armoire à glace, sont bien survoltés.

    05/07/2020 à 19:43 1

  • Sous la pluie

    Antonio Lanzetta

    7/10 Matteo n’est plus. Il repose à la morgue, le visage presque entièrement soufflé par le tir d’une arme à feu, et son frère, Nicola, policier, ne peut que pleurer l’absence. Matteo était un être assez fragile, homosexuel, au physique à la limite du féminin, et l’écrivain qu’il était paraissait avoir du mal à écrire son deuxième opus après le succès du premier. Qui l’a tué ? Et pourquoi ? La piste d’un petit malfrat, peut-être son ancien amant, semble être la bonne, mais Nicola, menant l’enquête en parallèle des carabiniers officiellement mandatés pour le faire, n’est pas au bout de ses surprises.
    Je découvre Antonio Lanzetta avec cette nouvelle que je trouve réussie. La concision du récit sert l’entame de l’intrigue, où les découvertes et rebondissements se multiplient. La langue de l’auteur est à la fois belle, sombre, tout en se ruant à l’essentiel. Nicola va ensuite découvrir l’envers du décor, en plongeant notamment dans le passé de son défunt frère, depuis ses failles existentielles jusqu’à son appétit d’écriture, en passant par certaines informations insoupçonnées. Le cœur de l’intrigue ne révolutionne clairement pas le genre – il en vient même à cumuler plusieurs éléments dont aucun n’est clairement novateur tant ils ont été exploités au cinéma, à la télévision et en littérature, mais la puissance de percussion et la plume d’Antonio Lanzetta m’ont néanmoins séduit. Une agréable nouvelle, noire au possible, et qui se distingue selon moi plus par sa forme que par son fond, ne trouvant l’explication du titre que dans les toutes dernières lignes.

    05/07/2020 à 19:43 2

  • Trac dans le train

    Pronto

    6/10 Un livre-jeu pour la jeunesse très joliment conçu, en plus d’être un bel « objet », avec trois enquêtes : une intoxication au camembert périmé, des petits fours bourrés de poil à gratter, et une coupure du courant électrique dans une gare. Des énigmes suffisamment coriaces pour résister longtemps aux jeunes auxquels s’adresse cet opus, mêlant observation, français, mathématiques, logique et surtout un peu de patience. Mais (parce qu’il y a un grand « mais » en ce qui me concerne) je reste particulièrement dubitatif quant aux énigmes proposées, dans la mesure où elles ne relèvent que rarement du domaine policier. Il s’agit d’éliminer, les uns après les autres, les suspects en réalité innocents, pour ne plus avoir qu’un seul individu, à savoir le criminel. Par exemple, le neuvième indice de la première enquête nécessite de reconstituer le nom d’un homme à éliminer des suspects en reconstituant son nom à partir de lettres présentes sur des boîtes de camemberts : on est donc très loin du limier qui analyse les indices, les preuves, les éléments d’informations, pour faire chauffer ses petites cellules grises. En outre, rien du tout sur les mobiles des coupables ! Bref, c’est vraiment sympa pour cogiter et passer du temps sur ces arcanes, mais le côté purement policier est clairement évidé au niveau de la teneur des devinettes.

    05/07/2020 à 19:42 1

  • Monju tome 1

    Hiroki Miyashita

    6/10 Junpei Yamagishi et Monju forment un étrange duo de policiers : le premier est gentiment fripon et obnubilé par la perte de ses cheveux, tandis que le second est… un robot. Relégués au fin fond de la campagne, ils s’ennuient ferme. Monju a des qualités presque chevaleresques, mais Junpei se montre si attiré par le sexe opposé qu’on en vient à penser qu’il s’agit d’un voyeur qui agit dans les parages. Pas mal d’humour et de décontraction dans ce premier opus d’une série que je découvre à peine, avec Junpei qui n’est que le faire-valoir du robot, délicieusement en décalage avec le poste où on l’a affecté, lui qui est si efficace, voire capable de justices particulièrement expéditives. C’est assez sympathique à lire, mais en l’absence de véritable intrigue qui servirait de colonne vertébrale, ni même d’une succession de petites intrigues éparses (à part peut-être la faiblarde histoire de prise d’otages sur la fin) façon Détective Conan, j’ai encore du mal à compléter accrocher à la série, et je verrai bien avec les tomes suivants.

    05/07/2020 à 19:41 1

  • Le Diable dans le beffroi

    Edgar Allan Poe

    6/10 Dans le village hollandais de Vondervotteimittiss, chacune des soixante petites maisons qui la composent se ressemblent, un cénacle de vieux veille à ce que rien ne change, et surtout pas l’inclination profonde de la population pour les horloges bien réglées et les choux. Mais quand un jeune freluquet décide de donner un grand coup de pied dans cette organisation millimétrée, ça va faire du barouf. Une nouvelle humoristique, assez déstabilisante, où le démon prend une apparence bien différente de celles des autres écrits du sieur Poe, pour un récit gentiment bouffon mais qui n’en oublie pas pour autant sa caractéristique surnaturelle. Dispensable à mon goût, moi qui apprécie les œuvres plus fantastiques et sombres de l’écrivain.

    05/07/2020 à 19:39

  • Le Coeur révélateur

    Edgar Allan Poe

    9/10 Le monologue enfiévré d’un homme qui a voué une haine sans pareille à un vieillard, obsédé par son « œil de vautour », qui ira jusqu’à le tuer, le démembrer et dissimuler ce qui reste de son cadavre, jusqu’à ce que… Une nouvelle à chute brillamment écrite – fallait-il attendre autre chose de la part d’Edgar Allan Poe ? – et magnifiquement traduite, pleine de tension et de la démence dont, paradoxalement, le narrateur anonyme tente de nous convaincre du contraire. Ma seule restriction à cet avis presque parfait serait à la rigueur le choix du titre, trop transparent.

    05/07/2020 à 19:37

  • La Théorie du complot

    Arthur Ténor

    7/10 … ou comment Sébastien Karminsky, un collégien un peu asocial et geek jusqu’au bout des doigts, amateur de rumeurs et autres canulars qu’il aime répandre sur la Toile, en vient à être bouleversé par les attentats du 13 novembre… et décide d’en rajouter une couche de complotisme, jusqu’à être contacté par un personnage baptisé « Lucidas » qui va le faire entrer dans une spirale infernale. L’histoire, très crédible, a fait mouche en ce qui me concerne, et je me suis fait embarquer, de la première à la dernière page de ce roman pour la jeunesse, très bien bâti et intelligemment écrit. Arthur Ténor sait ce qu’est un ado, comprend ses angoisses et ses contradictions, et a imaginé un personnage de Sébastien criant de vérité, au même titre que les autres, de Kévin à Hespérie, tout comme sa mère – veuve – qui va vivre le même calvaire que son enfant. La suite de la vrille dans laquelle bascule notre pro de l’informatique et de la désinformation est savoureuse, à la fois plausible, et c’est justement ce qui la rend d’autant plus inquiétante. Une histoire qui était, est et restera d’actualité, et dont je ne « regrette » finalement que la fin, un peu trop heureuse à mon goût, contrairement à « Je suis CharLiberté ! » (du même auteur et un peu sur le même thème), et donc moins percutante.

    05/07/2020 à 19:35 1

  • Conversation d'Eiros avec Charmion

    Edgar Allan Poe

    6/10 … ou le dialogue entre deux entités, probablement d’ordre divin, à savoir Eiros et Charmion, qui devisent après qu’une comète a ravagé la Terre telle qu’ils la connaissaient. Il relate les prémices de la catastrophe, les réactions des individus humains, les réactions teintées de sciences ou de religion, et l’acceptation de l’apocalypse prochaine. Un exercice de style très agréable, parfois théâtral (ne manque que la didascalie), mais qui, au final, ne me marquera pas durablement, en raison, peut-être, du manque d’une chute inattendue, d’une plus grande profondeur psychologique quant à la fin du monde, de l’antinomie science/religion, que sais-je encore.

    05/07/2020 à 19:34

  • Baptism - Tome 03

    Kazuo Umezu

    8/10 Ce troisième opus commence avec le fait que Nakajima a échappé au piège du bunker enseveli tendu par Sakura. Le professeur Tanikawa commence à avoir quelques doutes sur l’identité de Sakura tandis que cette dernière découvre la première tache sur son visage. Elle va alors demander de l’aide à une camarade, Ryoko, pour dissimuler temporairement cette horreur qui ne cesse de croître. Le long flashback éclaire avec intelligence la jeunesse d’Izumi, ses débuts au cinéma, sa lente déchéance psychologique en raison du flétrissement de sa beauté, et la genèse de son plan diabolique. Un chaînon important dans la série, et la survenue du personnage du journaliste augure du meilleur pour le quatrième et dernier tome.

    05/07/2020 à 19:32 1

  • 1, 2, 3, nous irons au bois

    Philip Le Roy

    8/10 Fanny, lycéenne adepte des réseaux sociaux, est approchée pour participer, avec neuf autres jeunes, au défi intitulé Ne reviens pas !. Le but : demeurer le dernier des compétiteurs dans une forêt du sud-est de la France sans avoir appelé au secours. Une forêt où l’on prétend que des suicides ont déjà eu lieu et des apparitions inquiétantes également. Sauf que les dés semblent pipés. Et si ce jeu n’était qu’un traquenard ?

    Après le très réussi Dans la maison, Philip Le Roy revient avec un ouvrage très proche du précédent. Un opus destiné à un lectorat plutôt adolescent, même si sa lecture conviendra amplement à des adultes. D’entrée de jeu, le ton est donné : l’auteur va jouer à fond – et avec beaucoup de talent – la carte des émotions fortes. Car rien ne sera épargné à nos joueurs : hallucinations, présence d’animaux féroces, existence de fantômes et autre agresseurs surnaturels, bruits inquiétants, sans compter une étrange maison bâtie au fond des bois. Les rebondissements, incessants, ainsi que les cliffhangers vont se multiplier, faisant passer à une vitesse folle les soixante-quatre chapitres de ce livre étourdissant. Philip Le Roy maîtrise les codes du genre, qu’ils soient littéraires ou cinématographiques, et nul ne doute qu’il saura faire passer, avec ce roman explosif, d’excellents – et anxiogènes – moments à son lectorat. Dans le même ordre d’idée, il a su se mettre à la place de celles et ceux à qui il destine cet opus, notamment au niveau des attitudes et des psychologies : chacun des candidats rappellera nécessairement une connaissance aux lecteurs, et son art consommé pour les punchlines efficaces et humoristiques séduira tout autant. Le final est réussi, avec un enchevêtrement de poupées gigognes, la dernière à être dévoilée étant particulièrement réussie, et offrant une morale intelligente sans pour autant être vaniteuse ni moralisatrice.

    Encore un très bon roman que nous livre Philip Le Roy ; qu’il s’adresse aux adultes ou aux plus jeunes, souhaitons que cet auteur continue de nous divertir et de nous surprendre pendant encore de très longues années.

    30/06/2020 à 21:34 3

  • La Cité perdue du dieu singe

    Douglas Preston

    9/10 La Mosquitia. Un territoire isolé à l’est du Honduras. Des déclarations nombreuses, remontant pour les plus anciennes au XVIe siècle, indiquent la présence potentielle d’une incroyable « cité blanche ». Un simple mythe pour les incrédules, une probabilité pour d’autres. L’écrivain Douglas Preston fait partie des seconds. Et c’est avec une équipe qu’il se rend sur place, en quête d’une civilisation disparue.

    De Douglas Preston, on connait surtout la série consacrée à Pendergast qu’il coécrit avec Lincoln Child, mais c’est oublier bien vite qu’il est un grand arpenteur du globe terrestre et de ses secrets, en plus de continuer à collaborer avec de nombreux journaux. Il nous livre ici le stupéfiant voyage auquel il a participé, au Honduras, à la recherche de cette prétendue cité du dieu singe. Un périple qui commence par une préparation rigoureuse : l’auteur nous explique les diverses connaissances que l’on a sur le sujet, le contexte du Honduras (avec ses maladies, sa faune terrifiante, sa corruption, ses narcotrafiquants, etc.), ainsi que les multiples témoignages, depuis les Conquistadors jusqu’à certaines expéditions très récentes. Une érudition remarquable qui jamais ne se montre pesante. Puis vient l’opération, avec ses tracas administratifs et ses dangers, depuis la présence de phlébotomes et serpents fer de lance (les quelques photos présentes au milieu du livre sont impressionnantes) comme de maux méconnus comme la leishmaniose. Douglas Preston ne tire jamais la couverture à lui : il rend à chacun de ses équipiers ses mérites, et il ne tarit jamais d’éloges à propos de ses camarades ni ne manque de se reprocher certains manquements. Certains passages, même si l’on est absolument béotien en la matière, en deviennent même palpitants : depuis les méthodes agraires chez les Mésoaméricains jusqu’aux jeux et sacrifices mayas, des controverses suscitées par cette équipée à laquelle il a pris part jusqu’au devenir de nos propres civilisations, en passant par certaines anecdotes, amusantes à propos de l’acteur Harrison Ford et de Bear Grylls, comme effarantes à propos des maladies qui ont exterminé le Nouveau Monde.

    Un véritable festin d’intelligence, d’intrépidité et de sagesse, mais qui demeurent résolument humbles. Douglas Preston nous offre un prodigieux livre documentaire sur cette découverte archéologique. C’est tout autant un témoignage sur une civilisation disparue que sur celles qui pourraient également, à terme, s’éteindre.

    25/06/2020 à 18:09 3

  • Le Riche homme

    Georges Simenon

    8/10 … ou comment Victor Lecoin, dit « le riche homme », en vient à nourri un amour soudain, inattendu et exclusif pour Alice, la nouvelle domestique de la maison qu’il occupe avec son épouse, et de plus de trente ans sa cadette. Physiquement solide et imposant, cultivateur de moules, Lecoin a réussi dans la vie mais n’est guère très épanoui aux côtés de sa femme frigide, Jeanne, au point qu’il doit aller satisfaire ses besoins sexuels auprès d’autres dames. Mais l’arrivée dans sa sphère de la (très) jeune Alice va changer la donne : il va rapidement nourrir pour elle des sentiments passionnés, même si l’adolescente, déjà bien heurtée par la vie après être passée par l’assistance publique et avoir subi des gestes inappropriés de la part de son ancien patron, ne lui offre pas en retour les sentiments qu’il ressent. Une œuvre encore une fois fort sombre de la part du gigantesque (tant du point de vue de la quantité d’œuvres produites que de leur qualité) Georges Simenon, et typique : écriture minimaliste, acide lorsqu’il s’agit de pointer les contradictions, mœurs, et faiblesses de ses contemporains, décrivant avec une tempérance de mots remarquable cette espèce de déclivité qui va conduire Lecoin vers une inclination puissante et obsédante. Certains passages sont assez crus du point de vue charnel, d’autant qu’ils mettent en scène un quadra-quinqua en train de déflorer une ado de seize ans, et le final est à l’instar de l’opus : noir, dur, désespéré. Quelques pages de férocité, où se mêlent les conséquences inattendues d’une forte humanité, abattement moral et chicanes de couple (à cet égard, les deux dernières lignes sont un véritable brûlot). Bref, encore une fois, une œuvre à la fois mordante et toxique, au scénario pourtant très simple et crédible, mais dont Georges Simenon tire la substantifique moelle de cruauté.

    22/06/2020 à 19:36 1

  • Jour de fête

    Dominique Sylvain

    8/10 … ou l’étrange tribulation de Mathilde, qui travaille comme aide à la personne, et qui a décidé de fêter un anniversaire avec sept bougies, « deux roses, cinq bleues ». Mais qui est-elle, et que cherche-t-elle vraiment à célébrer ? Par petites touches, très délicates, le lecteur va remonter le fil du passé de la jeune femme, depuis sa terrible relation avec le « Vieux Saligaud », à savoir son grand-père, et comprendre la mission qu’elle s’est fixée. Une nouvelle très courte, à la plume presque enjouée, et dont le ton vient, paradoxalement, se fracasser sur l’horreur des faits développés – parfois juste évoqués, d’ailleurs, mais que Dominique Sylvain n’a pas besoin d’expliciter outre mesure puisqu’ils deviennent immédiatement compréhensibles. Un texte à la fois sobre, d’une allégresse trompeuse, et malheureusement crédible, qui s’achève de manière émouvante, avec une référence – probablement voulue – au destin de Virginia Woolf.

    22/06/2020 à 19:34 1

  • Deathco tome 2

    Atsushi Kaneko

    7/10 On rebascule illico dans l’action, avec Deathko qui élimine des tueurs à gages dans le décor portuaire de containeurs accumulés avec ses poupées diaboliques, et l’action se poursuit sur un petit bateau de pêche. Un graphisme toujours aussi épuré, qui emprunte au gothique et aux ambiances à la Batman et à la Tim Burton. Apparaît un nouveau personnage, le chauffeur, Lee, aux allures de vampire en queue-de-pie, ainsi que Kaho et sa bande de pom-pom girls, elles aussi tueuses à gages. Deathko, dans l’ultime partie de ce manga, affronte un ennemi robuste dans une usine désaffectée, s’achevant pour elle sur une situation peu enviable. Vivement la suite de cette série déjantée et qui ne ressemble à aucune autre !

    22/06/2020 à 19:33 2

  • Clair de loup

    Thierry Lenain

    7/10 Paola, une gamine qui n’est toujours pas parvenue à faire son deuil de sa grand-mère, en vient à côtoyer les Gaillard, une famille d’accueil, chez qui se trouve Lou, un garçon de son âge. Discret, presque secret, le gamin a été recueilli alors qu’il était visiblement élevé par des loups, ce qui continue d’attiser la méfiance des villageois à son égard, voire une forme larvée d’hostilité nourrie par les rumeurs les plus folles, d’autant que des silhouettes animales rôdent dans les parages… Un court et joli roman pour la jeunesse, ensemencé de bons sentiments (le sens de l’amitié, voire une inclination amoureuse de Paola pour Lou, le respect de l’altérité, la lutte contre les préjugés, etc.) et qui y mêle le concept de la lycanthropie. Thierry Lenain a signé en 1994 un bel opus, simple et efficace, très agréable à lire, qui n’a rien perdu de son charme.

    21/06/2020 à 19:39 1

  • L'Indicible

    Howard Phillips Lovecraft

    7/10 … ou comment deux amis discutent près d’un cimetière. L’un, Carter, le narrateur, est écrivain, féru de surnaturel (une sombre histoire familiale l’obsède) et persuadé de l’existence de forces occultes, tandis que son ami, Manton, ne croit qu’au « bon sens ». Mais une rencontre fera basculer les convictions cartésiennes de Manton. Une langue raffinée, une atmosphère pesante et anxiogène habilement plantée, et un dénouement classique mais efficace. Je n’ai pas boudé mon plaisir, loin de là, mais je ne suis pas persuadé de me souvenir longtemps de cette nouvelle, non pas en raison de sa – grande – qualité, mais surtout parce que rien de très mémorable n’émerge à mes yeux de l’ensemble.

    21/06/2020 à 19:30 1

  • William Wilson

    Edgar Allan Poe

    9/10 … ou le récit quasiment schizophrénique d’un homme qui, pour les besoins de l’histoire, afin de protéger son anonymat, se renomme « William Wilson ». Ce personnage, enfant est particulièrement malin et versé dans les études, jusqu’à ce qu’un nouvel élève ne vienne lui permettre d’assoir totalement sa supériorité intellectuelle sur les autres élèves. Ce nouveau venu a d’ailleurs trois particularités : il a le même prénom, le même nom, et est né le même jour que lui. Désormais, ça sera un chassé-croisé étonnant et détonant d’où surgira, sans qu’il ne s’agisse d’un murmure, la mort et la folie. Une nouvelle un peu plus longue qu’à l’accoutumée, peut-être un peu longue à démarrer (les descriptions un peu étirées sur la maison d’enfance du narrateur n’ont pas eu de charme particulier sur moi), mais ensuite, j’ai trouvé ça prodigieux. Et il y a surtout ce final, vertigineux et en quelques lignes, qui constitue une sorte de pendant au « Horla » et autres récits horrifiques sur l’identité. Un bijou.

    21/06/2020 à 19:28

  • Puissance de la parole

    Edgar Allan Poe

    5/10 La conversation entre deux êtres devenus séraphins, Agathos et Oinos. Agathos essaie de persuader son compagnon que, sur de simples procédés presque physiques, tout se crée et peut se répercuter à l’infini, du mouvement de l’air engendré par un mouvement de la main, jusqu’à (d’où le titre de la nouvelle) la puissance de la parole. De nombreuses notions sont ici abordées dans cette (très courte) nouvelle, de la religion (certains propos, comme le note l’un des interlocuteurs, l’auraient envoyé au bûcher du temps de l’Inquisition) à la science physique, du pouvoir de la création à l’apocalypse, en passant par la force de l’amour, laissant des traces palpables même bien longtemps après qu’il sera mort. Malgré les qualités d’écriture, je suis resté relativement imperméable au concept, éthéré et philosophique en diable, de ce texte, probablement parce que je ne m’attendais pas à cela, ni ne souhaitais être embarqué dans ces échanges – pourtant intéressants et parfois brillants – qui m’ont parfois semblé un chouia trop aériens.

    21/06/2020 à 19:27