Marin Ledun

Note 1 : cette liste n’est pas établie par ordre de préférence, chacun des textes choisis l’est pour des raisons qui lui (me) sont propres et il ne s’agit en aucun cas d’opérer une quelconque classification qui ne serait que subjective et réductrice du travail des auteurs.

Note 2 : ma définition du polar étant extrêmement large, recouvrant à la fois certains thrillers ou romans noirs qui échapperaient traditionnellement au genre ; n’étant pas puriste (n’existe-t-il pas mille manières de tuer et encore mille fois plus de formes de perversion humaine ? Certaines tortures mentales ou physiques, quotidiennes ou séculaires, ne valent-elles pas parfois mille morts ? Ne rencontre-t-on pas autant de raisons qui motivent la rédaction d’un polar ou d’un roman noir qu’il existe d’écrivains – la peur, l’envie, l’argent, la stratégie, la souffrance, la rage, la colère, le besoin de reconnaissance, la haine ou l’amour, etc. ? Le meurtre n’est que rarement l’essentiel…) ; et m’intéressant souvent à ceux qui travaillent aux frontières des normes établies, je tiens à m’en excuser auprès des spécialistes qui estimeraient, à juste titre, que vraiment, j’exagère.

Note 3 : ceci étant précisé, je vous souhaite une bonne lecture.

Marin Ledun

  • Couverture Shutter Island

    Shutter Island

    Dennis Lehane

    Un de mes préférés, évidemment, comme beaucoup d’entre vous, j’imagine. Un récit à couper le souffle, une fin terrifiante de limpidité et de réalisme. Un bouquin qui vous remet à votre place. Celui que tout auteur de polar rêve d’écrire un jour.
  • Couverture Les Racines du Mal

    Les Racines du Mal

    Maurice G. Dantec

    « Andreas Schaltzmann s’est mis à tuer parce que son estomac pourrissait. » La sirène rouge, Les racines du mal et Babylon Babies sont des bijoux du genre. Je n’épiloguerai pas, j’attends juste que leur auteur s’y remette.
  • Couverture Villa Vortex

    Villa Vortex

    Maurice G. Dantec

    Oui, je sais, Villa Vortex est trop long, trop bordélique (absolument pas anarchique, contrairement aux apparences), c’est un monologue de l’auteur, et les délires cybernétiques, théoriquement, ça ne tient pas la route, et ce depuis plus de quatre-vingt ans et les premiers essais mathématiques cybernéticiens de Norbert Wiener & Co. Dantec a cru que les théories émetteur-récepteur-entropie – qui sont en général l’apanage de la science-fiction – étaient le signe d’une grande préoccupation intellectuelle ; malheureusement pour lui, et jusqu’à preuve du contraire, l’indécence humaine est bien plus forte que n’importe quel programme informatique – même quantique. Ceci étant dit, la puissance clinique des scènes où le héros cherche des traces et des preuves dans les sous-sols de la villa du présumé coupable sont inouïes. Quant au titre, il faut reconnaître que ça sonne et reste en mémoire. Villa Vortex, Villa Vortex, VILLA VORTEX.
  • Couverture Les Chiens de l'Hiver

    Les Chiens de l'Hiver

    Dan Simmons

    Un petit deuxième de Dan Simmons, dans un autre genre, entre fantastique et thriller.
  • Couverture Transparences

    Transparences

    Yal Ayerdhal

    L’imaginaire et son potentiel créateur. Je ne peux pas faire meilleur compliment pour cet auteur sans concession – et ce bouquin en particulier – que vous avez tous probablement lu. Un illusionniste ? NON ! Un humain !
  • Couverture Lune sanglante

    Lune sanglante

    James Ellroy

    Blood on the moon est certainement l’un des romans noirs les plus forts de James Ellroy. Une écriture implacable qui ne laisse aucune place à l’erreur, des personnages taillés au couteau, des sentiments à vifs comme si chaque expression, chaque seconde, chaque ligne étaient peut-être les dernières qu’il écrivait. Et si je ne devais retenir qu’une seule chose de ce roman, ça serait sans hésiter le prologue à couper le souffle : pas de spectacle, pas d’horreur gratuite, pas de courses poursuites : simplement l’humain, dans toute sa puissance destructrice et sa faiblesse. Le péché originel, le remord, le supplice de la peine infligée à ceux qui ont choisi de vivre malgré tout. Ellroy nous montre la réalité de la déliquescence occidentale telle qu’elle est, sans fioriture, avec la lucidité calculée de celui qui ne se fait aucune illusion mais qui aime encore suffisamment l’espèce humaine au point de chercher, de chercher sans relâche, la lumière.
  • Couverture Le Petit Bleu de la côte Ouest

    Le Petit Bleu de la côte Ouest

    Jean-Patrick Manchette

    Le petit bleu de la côte ouest, comme beaucoup des romans noirs de Manchette, mais sa précision, son style épuré jusqu’à ne garder que l’essentiel des faits, en fait certainement l’un des petits bijoux du genre. Chez Manchette, rien de gratuit. Lui se considère comme behavioriste, n’attachant d’importance qu’à la ligne factuel du récit, peignant en quelques mots le portrait de chacun de ses personnages avec pourtant une efficacité qui laisse rêveur. Au risque de me faire engueuler, je dirais que le behaviorisme en écriture comme en théorie est une vaste foutaise (et, pour le dire franchement, avant tout un effet de mode, un peu comme le terme « néo-polar »), que ce Petit Bleu va beaucoup plus loin dans la radicalité et que Manchette a simplement tout compris. Tout. J’en veux pour preuve cette citation, tirée des premiers paragraphes de son bouquin : « La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production. Le fait que Georges a tué au moins deux hommes au cours de l’année n’entre pas en ligne de compte. » C’est cynique, lucide, efficace. Radical.
  • Couverture L'Echiquier du Mal

    L'Echiquier du Mal

    Dan Simmons

    Enorme. Je ne vois pas d’autre terme pour exprimer mon admiration devant l’un des chefs d’œuvres du genre. Comme thriller, on ne fait pas beaucoup plus efficace – en plus, le lecteur en a pour son argent, Dan Simmons est toujours très productif. Dans le registre du fantastique ou de la sciences-fiction, c’est du sur-mesure. Dans le genre polar ou roman noir, j’y trouve aussi mon compte. Dan Simmons, c’est un surdoué, et cet échiquier du mal (rien que le titre, quelle trouvaille !) mériterait une adaptation cinématographique digne du Seigneur des anneaux.
  • Couverture Chaos de famille

    Chaos de famille

    Franz Bartelt

    J’ai longtemps hésité avant d’insérer Chaos de famille dans cette liste. Même si c’est publié par la Série Noire, version remaniée par son nouveau directeur, Aurélien Masson, si l’on ne présente plus Franz Bartelt, l’écrivain génial aux dix ou vingt romans d’avance, il me semble que c’est à la frontière du grinçant, plus proche du noir et du classique, alors que dans le même temps, j’ai ri à gorge déployée du début à la fin. Tellement ri que j’en avais presque honte. Tant c’était bon, jouissif, toute cette humanité perverse qui se dit sans vergogne. Cette horreur quotidienne qui dégouline sur le lino, non ! mieux : cette pornographie du quotidien. Son jardin du bossu était pas mal aussi, mais Chaos de famille reste mon préféré.
  • Couverture Delirium Tremens

    Delirium Tremens

    Ken Bruen

    Sans prétention, aucune leçon de morale, sans fausse modestie, à hurler de rire ou à pisser dans son froc de dégoût, beaucoup d’alcool, l’enquête et le polar comme prétextes, l’envie de se bourrer la gueule une fois la dernière page tournée – bière blonde ou brune, Armagnac ou whisky. Tout ce que j’aime. Je le verrai bien à l’Académie Française en tant qu’invité. On leur donne Jean d’Ormesson, Valéry Giscard d’Estaing et cet imbécile de Max Gallo et ils nous laissent Ken Bruen, on se fera moins chier dans les chaumières. De loin mon préféré de sa production, mais je n’ai pas tout lu, ça coûte cher la littérature.
  • Couverture J'étais Dora Suarez

    J'étais Dora Suarez

    Robin Cook

    Le souci du détail, la compréhension de l’âme humaine : voilà ce qui fait que chaque roman de Robin Cook est pour moi un moment de pur plaisir. J’étais Dora Suarez est devenu un classique et il fait partie des rares polars que j’ai envie de relire régulièrement parce qu’à chaque fois j’y découvre de nouvelles perles, des phrases clefs, des effets de style travaillés au scalpel, des tournures qui valent parfois mieux que le réel.
  • Couverture GB 84

    GB 84

    David Peace

    David Peace a été ma révélation de l’année. J’ai tranquillement ouvert 1974 un soir et ma vie a basculé. J’ai compris qu’un écrivain avait tous les droits, qu’il pouvait tout dire, tout faire, tout faire faire à ses personnages, qu’il n’y avait aucune limite dans l’écriture polaresque. Le noir, le noir, le NOIR ! Le roman noir permet tous les excès. J’ai compris qu’écrire pouvait faire mal, autant que lire, que l’écriture et la lecture, ce n’était pas seulement des mots savamment alignés, mis en scène, simples illusions spectaculaires, mais bien plus que cela. Un écrivain ne maîtrise pas tout. Bien sûr, il a cette prétention de maîtriser ce qu’il écrit (ou l’illusion de maîtrise), mais il est traversé par son histoire, traversé par la société dans laquelle il vit, et ce qui sort de lui le dépasse complètement. David Peace est indubitablement de ceux-là. Une écriture difficile, habitée, j’ose dire « hantée » par les démons de celui qui, enfant, croyait que son père était l’éventreur du Yorshire. Mais un surtout un mec exigeant, dur, lancinant, énervant, agaçant, crevant, répétitif au besoin, qui a tout compris de sa ville, de sa région, des hommes et des femmes qui la peuplent, et qui renouvelle le genre. Après 1974, il y a eu 1977, 1980 et 1983, sans dormir, sans pouvoir même fermer l’œil avant de fermer le bouquin, juste en me traînant à la cuisine pour avaler un truc, puis me vider, ensuite. Et puis GB 84, un thriller-polar hardcore, dont l’action se déroule, comme son titre l’indique, en Grande-Bretagne, au cours de l’année thatchérienne sanglante 1984, où le mouvement des mineurs fut cassé par le mensonge, la torture, l’assassinat. Un bain de sang et l’entrée dans le libéralisme triomphant. Peace se paie le luxe de nous raconter l’Histoire de cette année comme on le ferait du récit historique d’une guerre. Avec précision, méthode, force documentation, rigueur. GB 84 : impossible d’en ressortir indemne. On y entre par la grande porte ou on ne passe pas les cinquante premières pages. C’est tout ou rien. Il faut du temps pour s’en remettre.
  • Couverture Grandeur et décadence d'un parc d'attractions

    Grandeur et décadence d'un parc d'attractions

    George Saunders

    J’achète souvent des bouquins rien que pour leur titre et ça aurait été le cas pour celui-là si un ami ne me l’avait pas déjà offert. Avec ces nouvelles, a priori décousues mais conservant une extraordinaire cohérence entre elles, nous sommes à la frontière. A la limite. A la limite du Noir avec un grand « N ». Qu’y a-t-il après ? Le vide ? Le néant ? Le chaos ? Non, il y a Saunders et sa maîtrise de l’écriture, faisant de Palahniuk un enfant de cœur.
  • Couverture Femmes blafardes

    Femmes blafardes

    Pierre Siniac

    A lire. D’urgence. Sans hésitation. Un classique. Dur. Précis. Inventif. Un scénario, un vrai. L’essentiel.
  • Couverture La Course au mouton sauvage

    La Course au mouton sauvage

    Murakami Haruki

    Je ne peux m’empêcher de glisser La course au mouton sauvage dans ma liste de courses. A mi-chemin entre le roman noir, le roman fantastique et le roman « blanc » (c’est-à-dire pour moi : imaginaire, créateur, autrement dit dépassant la critique et faisant de réelles propositions narratives), cet auteur nippon me fascine par son originalité.