Omnivore

  1. Mon chair voisin

    Stupeur et tremblements à la télévision ! L’émission vedette La Surprise du chef, qui met en scène la journaliste Rita Chandler entrant à l’improviste dans les cuisines des restaurants, tombe sur une scène incroyable : le chef Karl Angus, à L’Abeille dorée, en train de débiter un corps humain. Le marmiton est aussitôt arrêté avant de prendre la fuite. Pour les policiers Toulouze et Kuklinski, l’affaire est d’autant plus urgente que Rita Chandler a disparu, probablement enlevée.

    Ce roman d’Olivier Bocquet sidère dès ses premiers chapitres par son ton inclassable : l’auteur mêle avec délectation et un talent certain plusieurs genres qui coexistent avec bonheur. Le scabreux du cannibalisme côtoie des instants beaucoup plus légers, et c’est cette concomitance qui offre toute sa saveur à ce livre. L’histoire est solide, les pages défilent rapidement, et les éléments qui viennent s’immiscer dans l’histoire (les articles journalistiques, les extraits des réseaux sociaux, les transcriptions d’audition, etc.) apportent des parenthèses bienvenues. Les personnages des enquêteurs sont réussis, notamment Rachel Kuklinski qui est enceinte et a encore du mal à se remettre de l’agression qu’elle a vécue, ou encore William Toulouze très maladroit en société et vêtu de slips censés limiter ses possibilités de procréation. Karl Angus compose également un protagoniste singulier, conscient de sa déviance, souvent cruel et froid, mais dont le passé explique ce penchant anthropophagique tandis qu’un court chapitre explique à mots à peine couverts le mal dont il souffre. On se régale aussi de la traque menés par les policiers, les réactions de divers pans de la société face à ce fait divers qui prend très rapidement l’envergure d’un cas international : Olivier Bocquet analyse avec beaucoup de finesse autant que d’acide le comportement de ses contemporains, d’une manière presque jubilatoire.

    Un ouvrage atypique, où les ténèbres de ce tabou voisinent avec quelques bulles d’un humour salvateur. Remercions sincèrement Olivier Bocquet de n’être jamais tombé dans le piège du gore ou de la grivoiserie. Son œuvre est celle d’un brillant équilibriste.

    /5