Sans lendemain

(No Tomorrow)

  1. « Billie Dixon, la putain de Sodome »

    Dans la seconde moitié des années 1940, la jeune Billie Dixon est chargée de vendre des films – fort mauvais de son propre aveu – à des cinémas qu’elle passe son temps à démarcher. A Stock’s Settlement, bourgade de l’Arkansas, elle fait la connaissance d’Obadiah Henshaw, pasteur de « l’Eglise du Tabernacle racheté », mais surtout de sa femme, Amberly. Entre elles deux, c’est le coup de foudre. Mais l’amour homosexuel n’est guère toléré à cette époque, encore moins lorsqu’il s’agit de l’épouse d’un homme de religion. Et les drames approchent déjà à grands pas.

    De Jake Hinkson, on connaît déjà son surpuissant Au Nom du Bien ainsi que L’Enfer de Church Street et L’Homme posthume. Ici, le roman est très court (à peine plus de deux-cent-dix pages), et la concision est encore relevée par l’écriture si typique de l’auteur : sèche, rognée jusqu’à l’os, et acide comme cela n’est guère permis. En très peu de mots, avec une immense économie de moyens, Jake Hinkson nous glisse, au gré d’un récit à la première personne, dans la peau de Billie Dixon. Elle s’y révèle exceptionnelle de crédibilité et d’humanité, en femme libérée bien avant l’heure, lesbienne ayant collectionné les aventures sans le moindre lendemain, et qui voit en Amberly plus qu’une énième passade, sa possible âme sœur. Les mœurs de cette période sont dépeintes avec une vérité criante, où la religion, le prêt-à-penser et le politiquement correct l’emportent sur tout le reste, les passions y compris. On y découvre des personnages d’une incroyable richesse, comme ce pasteur revenu aveugle de la guerre dans le Pacifique et disposé à toutes les contradictions – même les plus violentes – pour que soit conservée la rectitude morale, Eustace Harington, policier aussi physiquement monumental que mutique et benêt, ou sa sœur, Lucy, son « assistante administrative », en réalité tête pensante de la maréchaussée du comté. Jake Hinkson met en place les rouages classiques du roman noir qu’il serait déplacé de présenter ici, mais ils s’avèrent remarquables de vraisemblance, croquant un à un quelques protagonistes de cette histoire fort sombre, jusqu’au final, aussi sec que poignant.

    Un petit bijou de mécanique que ce Sans lendemain, où jamais Jake Hinkson ne s’épanche en mots inutiles ou surnuméraires. Un style racé, une intrigue forte et mémorable, pour un drame marquant, qui est également une peinture particulièrement féroce des conduites individuelles et collectives, quand la dévotion confine à la plus sinistre des hypocrisies et à la plus dévastatrice des boules de démolition.

    /5