La Mort du petit coeur

(The Death of Sweet Mister)

  1. La triste vie de Shuggie Atkins

    Shuggie Atins a une existence peu enviable. Obèse et solitaire, il vit aux côtés de deux individus détraqués. Sa mère, Glenda, est aussi belle et désirable que foncièrement déjantée, inconsciente du désir qu’elle peut susciter chez les mâles, et ayant une relation à la limite de la décence avec son rejeton. Son beau-père, Red, est un aviné, bagarreur, prompt à distribuer les coups, parlant comme un charretier, et usant de la minorité de son prétendu fils pour aller cambrioler des domiciles pour récupérer drogues et autres effets. Ce sera finalement l’arrivée d’un vieux beau dans une superbe Thunderbird qui viendra mettre le feu aux poudres.

    Daniel Woodrell a construit un roman noir dans la plus pure tradition, un véritable hymne à la littérature dans ce qu’elle peut avoir de plus sombre et toxique. D’entrée de jeu, la préface de l’immense Dennis Lehane donne le ton : il ne tarit pas d’éloges sur cet ouvrage, et il est vrai que ce dernier est un véritable bijou. Les personnages sont peu nombreux et s’encastrent à merveille dans la concision de ce livre qui ne compte qu’un peu moins de deux-cent-dix pages. On se prend immédiatement de sympathie pour Shug, enfant martyr, pris entre l’enclume d’un beau-père violent et vindicatif et le marteau d’une génitrice désœuvrée et aux élans érotiques déplacés. Il y a aussi Basil, au physique incongru et sbire débile de Red, sans compter des grands-parents tout aussi fissurés et un nouvel arrivant en ville, cuisinier de son état, dont les belles paroles et le comportement entreprenant vont emporter Glenda sur les voies de l’adultère. Des paroles de Daniel Woodrell et de son récit, on ne peut qu’être tourmenté, balayé par des émotions contraires, ballotté entre le mal-être et une certaine empathie pour l’adolescent. Des propos forts, acides, nimbés d’indéniables ténèbres. Des scènes extraordinaires, aussi empoisonnées qu’inattendues, comme la découverte du domicile maculé de sang par Shug, la scène de cambriolage avec une gouttière retorse, ou encore le moment dans la cuisine entre deux êtres dont l’un aura vu sa libido portée à blanc et l’autre désarçonné par la concupiscence qu’il suscite.

    Un livre assurément noir et aigre, affecté d’un épilogue sur lequel on n’a pas fini de réfléchir, et où se sont consumés bien des appétences et des espoirs, dont celui d’une enfance sanctifiée.

    /5