Et tout sera silence

  1. Marchandises humaines

    Le corps d’Anna Kaczor vient d’être retrouvé, un tournevis planté dans la tempe. Cela ressemble à un banal fait divers, jusqu’à ce que l’on se rende compte que la victime était impliquée dans des parties fines avec un membre de la Chambre des lords. Lynn Dunsday, web-reporter pour le Bumper n’est plus la journaliste fougueuse et zélée qu’elle a été, et sa relation avec le policier Andy Folsom ne lui permet pas non plus d’atteindre ses niveaux professionnels d’antan. Mais quand la piste d’un ignoble trafic de femmes d’Europe de l’Est remonte à la surface, voilà qui pourrait bien apporter à la jeune femme autant de motivation que de sueurs froides.

    De Michel Moatti, on avait déjà beaucoup apprécié Retour à Whitechapel, Blackout Baby ou Les Retournants, et voilà le deuxième opus de la série consacrée à Lynn Dunsday, après Tu n’auras pas peur. Le style prend aussitôt l’attention du lecteur, et le style, sobre, vif et très réussi, l’entraîne rapidement d’un chapitre à l’autre. On (re)découvre notre journaliste de choc, toujours aussi forte et affûtée, même si elle a un peu perdu de son entrain, mais cette sinistre affaire d’esclavage sexuel va la remettre sur les rails de la combativité. Alors qu’elle apprend qu’elle est enceinte, Lynn va également entrevoir dans cette affaire de femmes maltraitées et vouées à la prostitution forcée un moyen d’apaiser sa conscience professionnelle tout en se faisant la voix de celles qui ne peuvent pas parler. Et les pages sombres, violentes et sordides, apparaissent. Des remorques saturées de malheureuses à qui l’on a fait miroiter un eldorado occidental avant de déceler la réelle teneur du commerce : enlèvements, viols, violences, assassinats. Du fret humain. Des fournitures sexuelles. Des ventres sur pied. Des pages monstrueuses, insoutenables, mais qui ne tombent jamais dans le voyeurisme gratuit ou l’outrance stérile. Michel Moatti rappelle, dans ses notes finales, les sources qu’il a utilisées, et il suffit d’éplucher un peu ce que l’on trouve sur Internet pour se rendre compte que ce roman tient moins de la fiction que d’une immonde réalité. L’intrigue est très réussie, dense et prenante, et le récit s’achève sur une note d’espoir, l’indispensable respiration après de telles pages de noirceur.

    Un livre sans la moindre concession, âpre mais nécessaire, dont on ne peut que chaudement recommander la lecture, même s’il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Le titre, « Et tout sera silence », ne peut décemment pas s’appliquer aux événements mis ici en exergue et que l’on doit, bien au contraire, dénoncer avec de puissants hurlements, qu’ils soient littéraires ou autres.

    /5