Michel Montheillet

Interview de Michel Montheillet (27/11/2012)

L'Ame du mal, de Maxime Chattam, est paru chez Lafon en 2002, il y a tout juste dix ans. Pour commencer, peux-tu nous raconter comment tu as découvert ce roman et ce que tu as ressenti lors de ta première lecture de la Trilogie du Mal ?

Je crois que dès que j'ai commencé à entrer dans L'Ame du mal, j'ai senti un univers très différent que j'aurais beaucoup de mal à exprimer, une sorte de … proximité.
Le roman rassemblait d'évidentes passions que je partageais avec l'auteur : le cinéma, une liberté narrative et une noirceur marquée et surtout une cruauté nécessaire pour qu'avance ce type de récit. On passait beaucoup de temps avec ces personnages et on se doutait bien que ça n'allait pas bien se finir.
Le livre avait cette originalité, à ce moment là aussi, de ne volontairement pas choisir son protagoniste principal. Alors que l'on ignorait qu'il y aurait deux autres romans derrière, on ne savait pas en lisant le roman si c'était bien Juliette Lafayette, sur qui s'ouvrait d'ailleurs l'histoire, ou le flic Joshua Brolin qui serait finalement le personnage central. Et l'auteur ne choisissait pas. C'était une des grandes forces du livre de Maxime.
Et l'autre était de continuer dans une mouvance plus proche de Dragon Rouge avec des personnages fragiles et très abîmés suite à leur rencontre avec le Mal. Et ça rejoignait beaucoup le cinéma que j'aime, celui de Friedkin en l'occurrence.
Et ce n'est qu'à la sortie d'In Tenebris, plus ambitieux et encore plus sombre, que tout d'un coup je me suis dit que ça valait le coup de contacter Maxime. Un univers qui me plaisait, un personnage récurent comme celui de Joshua Brolin : tout tendait à faire une proposition de BD solide.

Dix ans après la parution de L'Ame du mal, ton adaptation BD sort donc en librairie, chez Jungle éditions. Qu'est-ce qu'il s'est passé pendant ces dix ans ? Quelle a été l'histoire cette adaptation ?

Quand j'ai commencé à échanger avec Maxime j'ai essayé d'amener doucement l'idée d'une BD, je lui ai envoyé des croquis de 3 visages montrant Brolin "vieillir" comme les romans. J'avançais l'idée pas à pas, je n'étais pas sûr de la réponse de Maxime.
Inutile. Il a été enthousiaste immédiatement.
Il a compris très rapidement qu'une BD à partir de l'univers de la Trilogie du Mal pouvait être intéressante. Qu'en aucun cas ça ne pourrait être une adaptation littérale des romans. Et c'était tant mieux !
Les romans sont toujours là, inaltérables. Vous n'aimez pas les BD ? Aucun souci : il vous suffit de rouvrir les pages de L'Âme du Mal et vous replongez avec ces personnages tels qu'ils ont été créés par leur auteur.
La BD n'est qu'une proposition différente autour des mêmes personnages. Je crois que tout part d'eux en fait. J'ai tellement aimé ces personnages que j'ai toujours pensé que ce serait bien qu'ils puissent aussi exister dans une proposition de bande dessinée. De la même manière que je rêverais de les voir exister en film également.
Toujours est-il qu'en fan de BD et de Cinéma, Maxime a montré un enthousiasme évident dès le début.
Je lui ai dit qu'agencer les histoires pour tenir dans un format BD serait forcément une contrainte, qu'il faudrait beaucoup enlever par rapport au roman … mais qu'il y avait aussi des possibilités de visualiser des éléments de l'histoire pour leur donner un éclairage différent.
Le but était à la fois de faire une proposition de BD pour ceux qui n'avaient pas lu les romans et du coup leur donner envie de les lire … mais aussi de ne pas ennuyer ceux qui avaient lu et aimé la Trilogie du Mal en leur proposant des choses nouvelles.
Après c'est une adaptation. Forcément subjective.
Le projet a failli se faire très rapidement mais pour des raisons de droits elle a été retardée longtemps. Ce qui n'est pas une mauvaise chose en ce qui me concerne; je n'étais pas du tout satisfait de mon dessin à l'époque. Et un peu de maturité sur un projet comme celui-là n'est pas un mal.
Et lorsque Michel Lafon nous a recontacté nous nous sommes dit que… ça pourrait bien être le bon moment !



Ce premier tome suit la trame globale du début du roman, avec quelques petites différences tout de même. Comment as-tu procédé pour "réécrire" l'histoire, te l'approprier ? Tu as par exemple choisi de déplacer l'intrigue du début des années 2000 à nos jours.

Il me semblait essentiel que l'histoire nous soit totalement contemporaine. C'était une des contraintes de la longue attente. Entre le moment où nous avions parlé du projet et sa signature beaucoup de choses avaient changé dans la fiction policière.
Les séries TV en premier lieu.
A la sortie du premier roman "Les Experts" commençaient juste une une diffusion confidentielle en France.
Depuis tout ce temps il existe pléthore de séries policières explorant l'aspect scientifique des enquêtes criminelles. Comme cela prenait beaucoup de place dans le premier tome et que c'était quelque chose très difficile à traiter en BD, ça m'a finalement arrangé que cet aspect des enquêtes ait été totalement banalisé par les séries. Maintenant tout le monde sait comment de manière basique fonctionnent de prélèvements sur une scène de crime.
Plus besoin de montrer des longues scènes en laboratoires.
Ça permet de revenir aux personnages, d'aller plus vite dans l'histoire.
Après, pour tout ce qui est du travail d'adaptation je suis parti du roman en me demandant comment raconter la même histoire avec 2/3 de pages en moins … et en plus de manière visuelle ;-) Le tout en format d'albums si possible avec un début et une fin à chaque.
J'ai d'abord pensé à une unité de temps très serrée pour la première partie qui est vraiment un tome d'exposition où l'on rencontre tous les personnages, on lance les choses qui seront source de conflit plus tard et on commence juste à connaître chacun des personnages.
De la même manière que Maxime s'interrogeait sur les "racines du Mal", ce qui pousse des gens à devenir des tueurs j'ai tout de suite voulu relier les protagonistes à l'enfance, d'où les prologues.
Et, en BD, je voulais aussi que la narration permette de suivre différents protagonistes en même temps.
Clairement ce premier album est consacré à Leland. C'est sur lui que s'ouvre l'album, que l'on suit "en pensée" jusqu'aux meurtres et sur lequel se clôt finalement l'album. Le deuxième sera centré sur Joshua et le troisième sur Juliette.

On dit de Maxime Chattam qu'il a une écriture très visuelle. Est-ce que ça t'a aidé, ou au contraire as-tu eu l'impression par moments que ça t'a presque trop limité dans tes choix ?

Ça m'a beaucoup aidé au contraire. L'univers de Maxime est très riche d'images diverses et on sent dans chaque roman la volonté de procurer au lecteur des scènes de mieux en mieux maîtrisées visuellement. Il a ce talent d'écrire des scènes comme une scène de cinéma déjà complètement montée et découpée.
Ça a toujours été la marque de fabrique de Maxime et je pense, une des raisons qui doit faire peur à des cinéastes qui lisent ses livres.
Comment retranscrire en images aussi bien la battue dans les champs du Requiem des Abysses ou les scènes de guerre de Prédateurs ?
La Trilogie du Mal n'échappe pas à cette règle. Et dès le départ je savais qu'il faudrait des visuels riches pour rendre justice à l'écriture du roman.

Dans quelle mesure Maxime est-il intervenu dans ton travail d'adaptation ? Lui as-tu demandé des conseils sur certains passages ou au contraire lui as-tu fait la surprise du résultat final ?

Un peu des deux en fait. Sur le fait de faire d'axer ce premier tome sur Leland, de se "mettre à sa place" et de le suivre nous en avions déjà parlé.
J'avais dit à Maxime qu'un travail d'adaptation était comme celui d'une table de mixage. Tu as tous les éléments qui composent une histoire qui sont développés normalement et avec le temps nécessaire dans le roman … alors qu'en adaptant tu dois baisser certains curseurs et en monter d'autres.
Ce qui sert d'introduction à la BD ne doit prendre que 3 lignes dans le roman.
A l'inverse je savais que je n'aurais que 2 pages pour l'autopsie qui aurait pu en compter 15 si j'avais suivi le roman à la lettre. Maxime qui connait bien les transpositions de romans pour le cinéma par exemple était parfaitement conscient de ça. On en a beaucoup parlé ensemble …
Donc une fois que les bases avaient été clairement débattues et que l'on travaillait en confiance oui ça devenait possible de lui faire quelques surprises qu'il a découvert aussi à la lecture ;-)

Peux-tu déjà nous dire quelques mots sur la suite de cette adaptation ? As-tu déjà une idée du nombre de tomes, et du temps qu'il nous faudra patienter entre chaque album ?

Oui il est prévu 3 tomes par roman et malheureusement chacun me prendra une année, en l'occurrence une dizaine de mois, à une cadence intense pour pouvoir sortir l'autre dans le même délai. Donc le 2e tome devrait sortir l'année prochaine à la même période. Je ne vois pas comment cela peut être plus rapide.
Et oui j'ai déjà commencé. L'écriture est terminée et je crayonne les premières planches ce mois-ci.
Le 2e tome sera différent. On connait déjà les protagonistes. Et on va juste accentuer les conflits et durcir les relations entre eux.
En fait l'album est centré sur Joshua Brolin et les choses vont devenir de plus en plus dures pour lui. Ce qu'ils ont vécu les a beaucoup traumatisés et l'année qui s'est écoulée (l'action se passe un an après) n'a pas été simple pour Joshua et Juliette. Aucun des deux, chacun à leur manière, n'a vraiment tourné la page du Bourreau de Portland.

Et de ton côté, mis à part l'adaptation de la Trilogie, as-tu d'autres projets en tant que dessinateur dont tu souhaiterais nous parler ?

C'est trop tôt maintenant je me concentre au contraire à essayer de m'améliorer pour coller le plus possible à l'univers que je veux mettre en scène. Le Bourreau de Portland est un premier album et ça se voit. Je veux essayer d'améliorer ma narration (certaines des pages du premier sont beaucoup trop denses !) et pouvoir encore plus insuffler du réalisme à l'histoire. Je suis allé faire des repérages à Portland entre temps et, si la série marche, mon ambition est vraiment de porter en images In Tenebris.
J'espère beaucoup que l'aventure ira jusque là …

Enfin, est-ce que tu aurais quelques conseils de lecture, en matière de polars ou de BD, que tu souhaiterais partager avec nos lecteurs ?

J'ai lu très peu de polars ces dernières années. Je le regrette mais c'est pratiquement impossible pour moi en travaillant à l'adaptation d'un roman. Au moment même où je travaillais sur l'écriture je ne pouvais même pas lire plus que quelques pages comme des articles de magazines et j'ai bien dû commencer 10 livres sans jamais les finir. C'est sûrement naturel pour ceux qui ont plus de facilité que moi pour l'écriture mais en ce qui me concerne ça occupe un peu tout l'espace mémoire de mon petit cerveau.
Les derniers polars que j'ai lus remontent donc au Ellroy Underworld USA. Je suis très Ellroy en terme de polars. J'aime les romans denses et suffocants et chez lui je suis servi.
Pour les BD c'est différent et j'ai toujours du temps pour en lire ;-)
Comme je suis assez "comics" mes coups de coeur sont plus dans ce domaine … comme le "Joe the barbarian" de Grant Morrison et Sean Murphy qui vient d'être édité chez Urban Comics et la claque visuelle des "Before Watchmen : Rorsach" de Azarello avec des planches magnifiques de Lee Bermejo, dont le "Batman Noël" vient aussi de sortir en français.
J'ai lu aussi des rééditions comme l'intégrale de "Torpedo" de Bernet et les "Rork" d'Andreas.
J'avais ramené aussi de Portland le "Cleveland" de Harvey Pekar absolument magnifique et un ami m'a prêté "Le tueur de la Green River" de Jensen et Case sorti chez Ankama.
J'ai aussi relu récemment les 6 premiers tomes de "Thomas Silane" de Buendia et Zaghi et, dans un registre très différent, les tout premiers "Docteur Poche" de Wasterlain.
Pour La Trilogie du Mal j'avais relu et feuilleté beaucoup de dessinateurs que j'admire comme Bryan Hitch "Ultimates 2", Stuart Immonen "Secret Identity" ou Mike Perkins "Le Fléau" ...

Un grand merci Michel pour cette interview !




Tous les dessins qui illustrent cette page sont l'oeuvre de Michel Montheillet et ont été reproduits avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Polars Pourpres - 2012