El Marco Modérateur

1386 votes

  • Le phénix

    Caroline Terrée

    8/10 Une autre enquête de Kate Kovacs et son équipe du CSU. Le style est toujours aussi réjouissant, avec des phrases courtes, incisives, nominales, qui appuient le rythme énergique du récit. Une histoire de prime abord déjà vue, déjà lue, mais qui sort indéniablement des sentiers battus, avec un grand nombre de rebondissements, des personnages denses et savoureux, et une crédibilité générale qui lui permet de sortir des sentiers battus. Plus particulièrement, ce qui m’a – une nouvelle fois – beaucoup intéressé, c’est cette faculté qu’a Caroline Terrée de rendre certaines rencontres particulièrement délicieuses, auréolées d’un incroyable halo de bienveillance. Avec Noah, le grand brûlé, dans le sous-sol de la maison qu’il occupe, avec cette ambiance de terreur dans cet environnement ténébreux, les rituels que la proie devenue prédatrice impose à son interlocutrice, pour un entretien éphémère mais mémorable. Le dialogue entre Kate et la femme du shérif, détruite par un cancer généralisé qui va bientôt l’emporter. Ou encore avec Dominic, fils de cette malheureuse et du shérif, riche en informations, où l’émotion, sans effet facile ni renfort de sentimentalisme lacrymal, submerge tout autant les protagonistes que les lecteurs. De petits instants de grâce et d’humanité qui transcendent un récit policier bien supérieur en qualité et en originalité à ce que j’ai pu lire dans d’autres opus de la série. Une découverte que je conseille à tous.

    aujourd'hui à 19:58 1

  • Alan Lambin et le fantôme au crayon

    Jean-Marc Dhainaut

    6/10 Une histoire très sympathique et prenante, où l’auteur montre qu’il sait habilement tisser des ambiances. Pas mal de moments de tension avec la présence de ce spectre, tout autant que de des instants d’émotions mêlées (fureur contre le pseudo médium, tristesse sans fin de la mère, etc.). Néanmoins, même si j’adore le format des nouvelles en général, celle-ci m’a un peu déçu en raison de stéréotypes déjà véhiculés dans maints films et romans, sans parler de moments très téléphonés et d’une fin que l’on voit très, voire trop, rapidement venir. Assurément, ça ne révolutionne pas le genre, mais là n’était probablement pas le vœu de l’écrivain, mais ça permet de passer quelques agréables minutes, d’autant plus que c’est offert : quand on est poli, un cadeau, ça ne se refuse jamais.

    aujourd'hui à 19:57 2

  • Sky-High Survival tome 3

    Tsuina Miura, Takahiro Oba

    8/10 Toujours un plaisir de me replonger dans cette série sacrément crue et atypique, peuplé de personnages inquiétants qui sillonnent les gratte-ciels d’un étrange Tokyo. L’intrigue évolue patiemment, d’opus en opus, avec un lien à distance, par téléphones interposés, entre Yuri et son frère. Une histoire qui est donc dominée par cette progression de l’histoire de la saga comme l’apparition de tueurs sacrément effrayants (comme ce boucher collecteur de têtes, ce mystérieux sniper, et surtout l’affrontement contre le joueur de baseball, d’ailleurs trop attaché aux règles de ce sport). C’est sacrément addictif, j’en redemande déjà !

    aujourd'hui à 19:56

  • Vous parlez d'une paroisse !

    Hillary Waugh

    7/10 … ou comment une paisible ville du Connecticut, Crockford, suite au viol et à l’assassinat de la jeune Sally Anders, en vient à montrer ses failles. Une ambiance pesante, lourde de sa moralité bienpensante et de ses convictions religieuses, que vient percuter un drame, voire une tragédie, pour briser ce vernis de surface et faire apparaître la suspicion, le mensonge et la délation, en plus de toutes les tares de la société. Sur le principe, rien de très atypique, mais la forme surprend d’entrée de jeu : chaque chapitre est consacré au point de vue d’un personnage, avec quelques parties chorales, organisées comme des scènes de théâtre – conseil de l’église, commission d’enquête, conseil municipal, etc. – et ce jusqu’à la fin, avec l’identité du coupable révélée et le sort qui l’attend. Hillary Waugh a osé prendre ce parti et s’en tire sacrément bien, alors que je craignais que cela ne tourne rapidement à l’ennui et la redondance. Mais, malgré quelques effets faciles et autres clichés, les parties s’enchaînent à merveille, les réflexions sonnent avec justesse (notamment sur la piété de façade, la vertu nécrosée et le racisme, comme ce qui arrive à Reggie Sawyer et sa famille), et l’affaire progresse sous nos yeux avec intelligence. Selon moi, plus un coup de maître pour la forme que pour le fond, et une lecture, assurément noire, de grande qualité.

    aujourd'hui à 19:54 1

  • Secret volume 2

    Yoshiki Tonogai

    7/10 Dans la droite ligne du précédent opus, on en apprend un peu plus sur les protagonistes et l’histoire de cet accident de bus, avec des interactions intéressantes entre les personnages. On comprend enfin les circonstances de la mort de Tono, assez intéressantes, ou encore celles de la chute du toit de Shun. Comme pour le tome 1, je suis moyennement séduit par le graphisme, mais l’intrigue est bien imaginée et menée, et j’attends avec impatience le troisième et ultime tome de la série pour enfin tout savoir.

    aujourd'hui à 19:52

  • Dans les eaux du Grand Nord

    Ian McGuire

    9/10 Patrick Sumner a été chirurgien de l’armée britannique avant qu’une série d’événements ne l’oblige à changer de vie et prendre un peu de large, au sens figuré comme au propre. Soi-disant pour laisser le temps d’une histoire d’héritage se régler, il embarque à bord du Volunteer, un baleinier qui s’en va vers les eaux du grand nord. Mais le diable peut prendre bien des visages, y compris celui d’un harponneur terrifiant, en la personne de Henry Drax.

    Avec ce premier roman, Ian McGuire subjugue autant qu’il terrifie. Sa plume est magnifique, sublime, et l’on en vient à lire et relire certains passages tant ils sont sublimes. Le lecteur est empoigné dès le début de l’histoire, et quand le récit s’achève, il ne peut être qu’époumoné par tant de maîtrise. Tous les passages sont absolument remarquables, sans le moindre temps mort. Les personnages sont également incroyables d’(in)humanité et de densité. Sumner, en ancien praticien, désarçonné par la récente révolte à Delhi, adepte du laudanum. Brownlee, capitaine à la réputation de poissard dès qu’il conduit un navire. Otto, le marin philosophe et réceptacle de visions. Et bien sûr Henry Drax, bête à peine humaine, force de la nature, capable des pires exactions, aussi dangereux que machiavélique. Un psychopathe inouï, qui marquera durablement les esprits des lecteurs. D’ailleurs, nombre de scènes sont mémorables : celles de pêche à la baleine bien évidemment, mais aussi de chasse au phoque, à l’ours, ou encore la rencontre avec les requins, si voraces qu’ils en viennent à dévorer leurs propres organes dès qu’ils jaillissent de leurs flancs éventrés. On retiendra ce moment, quelque part entre la grâce et l’abîme, où Sumner soigne la plaie du bourreau du mousse, Joseph Hannah, et y décèle un élément ahurissant. Et ce cauchemar éveillé se poursuivra, loin des flots empressés, du ventre immonde du bateau et du froid hiémal, jusque sur la glace, dans les mâchoires de la banquise, et au côté des Yaks.

    Ce livre de Ian McGuire se situe bien au-delà de la littérature. C’est une expérience. Celle du Mal à l’état pur. Des hommes tourmentés et mauvais, bien plus prédateurs que les animaux qu’ils pourchassent. De la vie en communauté, avec des conditions d’hygiène et d’amoralité telles qu’elles ont rarement été aussi férocement retranscrites. Comme si le Moby Dick écrit par Herman Melville et Au-delà des ténèbres de Joseph Conrad avaient fusionné. Un immense coup de cœur pour ce roman qui, n’en doutons pas, fera date.

    07/11/2017 à 20:14 4

  • Incendies en série

    Christophe Miraucourt

    7/10 Une série d’incendies enflamme le village où habitent Léa et ses amis, Maxime et Inès. Rapidement, on en attribue la culpabilité à un jeune homme, Nathan, qui s’est filmé face à l’un des brasiers et a posté cette vidéo sur les réseaux sociaux. Mais est-ce aussi simple ? Le trio de jeunes limiers décide de mener l’enquête.

    Voilà un bon petit polar signé Christophe Miraucourt. Rapide à lire et plaisant, les quelque cent-dix pages de cet ouvrage se dévorent à toute allure. Le style est simple et efficace, l’histoire prenante. En bon familier de la littérature jeunesse, l’auteur sait retenir l’attention de son lectorat, et multiplie les rebondissements intéressants. Les divers suspects apparaissent progressivement, et c’est un délice de suivre les pérégrinations des détectives en herbe. Les illustrations de Kim Consigny agrémentent le récit de délicates touches esthétiques. Par ailleurs, le côté livre-jeu, avancé sur la quatrième de couverture, est un peu décevant, puisque cet aspect se résume à de rares questions aux réponses en général évidentes si l’on a été attentif, et n’offrant que peu de réelles réflexions puisqu’elles ne débouchent sur rien de particulier.

    Un livre policier attachant, pour les plus jeunes, et qui permet de se confronter à une intrigue certes élémentaire mais efficace.

    07/11/2017 à 20:03 2

  • La Malédiction du chat du Caire

    Dan Metcalf

    7/10 Alors que son dévoilement doit constituer un événement majeur, patatras ! La statuette du chat doré du Caire, n’est plus dans son écrin. Stupeur et tremblement dans le public médusé ! Heureusement, la gamine Lottie Lipton est prête à relever tous les défis pour retrouver l’œuvre d’art. D’autant que cette dernière a laissé dans son sillage des énigmes à décrypter.

    Dan Metcalf arrive dans le paysage de la littérature policière pour les jeunes en France avec deux livres, dont cette Malédiction du chat du Caire. On y trouve trois personnages fort sympathiques : Lolie, espiègle gamine capable de faire phosphorer neurones et synapses pour résoudre l’intrigue, son grand-oncle Betram West qui est le responsable des antiquités égyptiennes, et le vieux George, gardien du musée. Alors que la statuette s’est volatilisée, ils vont devoir subir le courroux de l’exécrable Trevelyan Taylor, le directeur des lieux. Malicieuse, la figurine a lâché des énigmes à résoudre. Ce sont des messages qui doivent être déchiffrés : de petites énigmes et autres textes encodés. Sur le principe, rien de bien nouveau sous le soleil, car le concept de livre-jeu est connu. Cependant, ces mystères, destinés à un jeune public, sont intéressants à résoudre et obligeront les lecteurs à se creuser un peu les méninges afin de suivre la piste du matou. Parallèlement, le roman double le plaisir de lecture grâce à sa forme : c’est un bien bel objet, pourvu de rabats élégants, d’un bloc-notes et d’un crayon afin de pouvoir poser les devinettes et mieux les dénouer.

    Un petit ouvrage épatant, qui enthousiasme davantage par sa configuration que par la teneur de son intrigue, et qui ravira sans nul doute le jeune lectorat auquel il se destine.

    07/11/2017 à 20:00 2

  • Suréquipée

    Grégoire Courtois

    9/10 Année 2110. Antoine, propriétaire d’une BlackJag, un modèle de voiture absolument inédit, a disparu. Fransen, maître d’œuvre de ce projet automobile, ainsi qu’un huissier vont utiliser un logiciel, Jane, pour remonter le cours du temps, écouter les enregistrements de cette automobile et comprendre ce qu’il est advenu de l’homme. Quitte à basculer définitivement dans la folie en découvrant la vérité.

    Avec ce roman qui ne ressemble à aucun autre, Grégoire Courtois frappe fort. Très fort. En environ cent-cinquante pages, tout est dit. Un style sec, nerveux, sans la moindre fioriture ni envolée lyrique, qui sert au plus près le récit, pour un taux de pénétration remarquable. Les diverses transcriptions, sans suivre le piège de la linéarité chronologique, permettent rapidement de comprendre la genèse de la BlackJag, son incroyable conception ainsi que la relation pour le moins trouble qui s’est nouée entre elle et son possesseur. L’un des réels points forts de ce récit est de nous faire basculer dans cette histoire de science-fiction avec facilité, sans que jamais cela devienne incongru ou capillotracté. Et pourtant, il fallait une sacrée imagination et également un redoutable savoir-faire pour rendre l’ensemble crédible. Rendez-vous compte. Une voiture entièrement constituée à l’aide d’ingrédients et caractéristiques animaux, chacun servant la sécurité et le bien-être du conducteur, comme le pare-brise élaboré à base de cornée, la vision mêlant celle d’un aigle et d’une chouette, ou son pelage pouvant être choisi parmi un large panel en fonction des desideratas de l’acheteur. Une berline souffrant de la chaleur comme n’importe quel animal, prête à se laisser saigner en cas d’accident et de souffrir mille maux en attendant que le constat à l’amiable soit fait, et paré à se sacrifier pour protéger les êtres humains qu’elle héberge. Et c’est justement cet aspect sidérant du véhicule, engendrant une attraction contre-nature, qui sonnera le glas d’Antoine au terme d’une scène mémorable et inouïe. Grégoire Courtois signe un opus dantesque, tout en retenue et savamment sauvage, mettant en exergue le rapport de l’homme à son automobile sous un angle inattendu et d’une remarquable intelligence, où le choix du prénom de l’épouse d’Antoine, Christine, ne peut être qu’un clin d’œil à l’ouvrage du même nom de Stephen King.

    Un livre magnétique, qui glace autant qu’il enflamme, débouchant sur un épilogue doublement imprévisible, et qui est, finalement, l’un des romans les plus ambitieux et ahurissants à parler d’amour.

    07/11/2017 à 19:56 4

  • Fantômes : Histoires Troubles

    Joe Hill

    9/10 Dans le grand catalogue des dictons, nous n’avons que l’embarras du choix. Certains se montrent même contradictoires : ne dit-on pas tout autant « Tel père, tel fils » que « Le fruit est tombé bien loin de l’arbre » ? Aussi, lorsqu’il s’agit d’entamer la lecture d’un livre signé par Joe Hill, qui n’est autre que le rejeton du grandissime Stephen King, il y a de quoi se poser de légitimes questions. A-t-il un talent proche de celui de son géniteur ? Ou ne bénéficie-t-il que d’une estime critique en raison de sa prestigieuse ascendance ? En lisant les quinze nouvelles de ce recueil, indubitablement, on peut se demander si le génie n’est pas congénital. Comme dans de nombreux spicilèges, les genres sont nombreux et variés. On a le plaisir de découvrir de la littérature blanche, comme « Mieux qu’à la maison », d’où émergent avec beaucoup de tact et d’humanité de justes observations quant aux relations familiales. D’autres portent nettement le sceau du fantastique et de l’étrange, comme « La Belle au ciné hantant », ou comment le spectre d’une femme va durablement marquer un homme comme un lieu. Il y a également des frissons, comme dans « Dernier cri », classique mais efficace, ou encore « Le Téléphone noir ». De jolis moments de frousse, où le suspense côtoie l’irrationnel, avec une belle économie de mots mais jamais d’émotions. « Stridulations » et « La Cape » mêlent le fantastique à l’humour, pour un plaisir total. Et c’est dans ce qui aurait pu tourner au grand n’importe quoi que Joe Hill prouve qu’il n’est pas n’importe qui : comment une histoire d’amitié entre un gamin et un personnage gonflable (sic) parvient-elle à nous surprendre, mais aussi nous secouer et nous émouvoir ? Et que dire de la dernière nouvelle, « Escamotage », qui croise avec un tel brio suspense, fantastique et émoi, autour de ce frère si perturbé qui crée de bien énigmatiques labyrinthes avec des cartons enchevêtrés ?

    Un magnifique panachage d’histoires, où l’on croise Abraham Van Helsing, Robin Williams, ou encore George Romero. De l’ironie, de la malice, de la tendresse, de l’émotion, sans oublier les nécessaires frémissements. Autant de récits brillants pour autant de talents mêlés sur la palette de Joe Hill, dont on attend avec impatience d’autres œuvres !

    07/11/2017 à 19:52 4

  • Le Somnambule

    Sebastian Fitzek

    9/10 Leo Nader a emménagé avec Natalie, sa femme, dans un appartement qu’il pensait inaccessible pour leurs revenus communs. Somnambule, il a été traité dans son enfance par le psychiatre Volwarth, et il pensait ses crises définitivement passées. Mais un matin, Natalie dévoile son visage, massacré. Leo lui a fait subir ce passage à tabac au cours de l’une de ses crises inconscientes. Leo décide donc de recontacter Volwarth et s’équipe d’une caméra qui va lui permettre de filmer ce qu’il fait la nuit lors de ses égarements involontaires. Le début de la descente aux enfers.

    Avec ce roman, Sebastian Fitzek frappe fort. Très fort, même. Le pitch séduit d’entrée de jeu, et le rythme imposé à l’intrigue, qui ne faiblit jamais, entraîne le lecteur jusqu’à la fin, le souffle haletant. L’histoire, dédaléenne, machiavélique, est brillante, hérissée de multiples rebondissements, avec des personnages secondaires très intéressants. En malheureuse victime de son somnambulisme, Leo attire immédiatement l’empathie, et l’on suit avec une attention soutenue les diverses épreuves qu’il va subir. Autre trait marquant de cet ouvrage : l’immeuble où habite Leo. Un bâtiment qui constitue, à lui seul, une entité, voire un individu. Composé de secrets, de pièces dérobées, de couloirs clandestins, comme autant de chausse-trappes, faisant bien évidemment écho à la situation incroyable que va vivre Leo. Est-il réellement coupable des maux dont il en vient à s’accuser lui-même ? Comment son psychiatre peut-il avoir été en contact avec Natalie ? Que recèlent ces diverses énigmes qu’il va devoir résoudre ? Un scénario palpitant, effréné, ménageant de nombreuses scènes d’angoisse, magnifiquement tissées par Sebastian Fitzek comme autant de toiles d’araignées. Et que dire du final – plus exactement, de ce triple final, diabolique, rebattant toutes les cartes de l’histoire, au point nous obliger à repenser le livre dans sa globalité pour mieux en saisir tout le sel ?

    Un roman de très haute volée, au-dessus duquel planent les ombres de la folie, la schizophrénie et de la paranoïa, et qui ne délivrent les clefs des multiples serrures que dans les ultimes pages, après bien des frayeurs. Le type même du bouquin qui déstabilise et désarçonne, et laisse le lecteur pantois. Une réussite totale.

    07/11/2017 à 19:47 5

  • Metamorphosis

    Vivianne Perret

    8/10 San Francisco, 1899. Une foule de badauds s’amoncelle le long du rivage afin d’assister au repêchage du cadavre d’un Chinois, égorgé. Parmi ces anonymes, Harry Houdini, en pleine tournée californienne. Il est rapidement sollicité par Ong Lin Foon qui lui demande de retrouver sa nièce, probablement enlevée par une triade afin de nourrir les rangs des bordels locaux. Houdini accepte.

    Ce premier ouvrage de la série mettant en scène Houdini en détective séduit de bout en bout. Vivianne Perret, en narratrice rouée, sait rendre avec talent le San Francisco de l’époque, avec ce que cela compte d’événements, lieux et situations atypiques : le quartier de Chinatown insécurisé, replié sur lui-même, et en proie à de nombreuses luttes territoriales et politiques. Les Chinois, immigrés parfois victimes de racisme de la part des Blancs, avec leur culture, leurs fumeries d’opium et leurs tripots douteux, les pègres multiples et les tueurs retors nous sont rendus avec justesses, sans romantisme ni manichéisme. Dans le même temps, c’est un véritable régal de suivre le jeune Houdini, alors âgé de vingt-cinq ans, et d’en apprendre plus sur lui : ses tours de prestidigitation, ses penchants pour l’escapologie, son hygiène physique et sa morale irréprochable. Sa jeune épouse Bess est également un personnage intéressant, attachante et sachant faire preuve d’une autorité bienveillante sur son homme, tandis que Jim et Cricket, deux jeunes pickpockets, vont venir s’agréger à ce duo d’illusionnistes. L’intrigue est également très prenante, bien plus dédaléenne que ce qu’il paraît de prime abord, et va amener Harry Houdini à se frotter à de sinistres individus, dont un mercenaire coutumier de la mise en scène esthétique des cadavres de ses proies. Aucun temps mort dans ce livre, avec, en refermant l’ultime pages, des souvenirs qui resteront longtemps en tête, comme la scène où l’illusionniste se fait fort de ridiculiser tout un commissariat en se débarrassant des multiples menottes dont il est chargé, ou les conditions si brutales et inhumaines où étaient traitées les prostituées asiatiques.

    Si Harry Houdini apparaît dans quelques ouvrages de la littérature policière, Vivianne Perret a su, avec intelligence et humanité, en faire un étonnant et crédible héros récurrent de sa série, sans jamais dénaturer l’homme ou la légende. Une prouesse qui passionnera donc autant les amateurs de récits à suspense que ceux que la magie et l’illusionnisme intriguent, à savoir tous les gamins qui ne sommeillent que d’un œil en nous.

    07/11/2017 à 19:43 3

  • La Tête d'un homme

    Georges Simenon

    9/10 Encore une bien belle leçon de littérature policière, avec de magnifiques élans d’humanité. Une intrigue tortueuse, et quand elle vient à se dénouer, on se rend compte, presque piteux, qu’elle était en somme assez simple, ce qui est souvent le cas avec l’auteur. On retrouve le style de Georges Simenon, ténu, avec des phrases simples mais où les mots, habiles, malicieux, s’enchevêtrent à merveille pour des phrases qui constituent autant de petites allégresses pour aime la belle langue. Une histoire qui commence de manière atypique, avec la libération officieuse et organisée d’un condamné à mort pour un double homicide au couteau, afin de savoir ce qu’il va faire et vers qui il va se rendre. Maigret fera la connaissance de Radek, un étudiant d’origine tchèque, ayant particulièrement mal vécu son enfance, atteint de bovarysme et souhaitant faire payer à la société toute entière sa propre condition. Un étonnant face-à-face entre les deux hommes s’esquisse puis se concrétise, tout en psychologie, avec un prédateur manipulateur, imbu de lui-même jusqu’à l’extrême, évoquant des informations susceptibles de le faire tomber, voire d’exhiber des preuves indirectes de son méfait. « Vous n’y comprendrez jamais rien ! » lance-t-il à Maigret, autant par bravade que pour tenter, qui sait, de trouver quelqu’un avec qui partager l’intelligence de son crime. Une étonnante relation entre les deux hommes, faite de ruses, assez ambiguë et qui trouvera son véritable épilogue dans le comportement du policier, par un petit matin glacé de janvier.

    05/11/2017 à 18:00 5

  • Du feu par les naseaux

    Carter Brown

    7/10 … ou comment Al Wheeler doit enquêter sur une double disparition de cadavres dans la morgue, et dont on retrouve l’un d’entre eux, feu Howard Davis, au cours d’un tournage, découverte d’ailleurs effectuée par Pénélope, l’ancienne femme du défunt. Une histoire serrée et dense, animée autour d’un personnage croustillant, amateur d’alcool et de femmes, et qui tombe au beau milieu d’une guerre larvée entre deux sœurs jumelles qui ont à peu près autant d’humanité qu’un couperet de guillotine. Ajoutons à cela deux beaux mastards, de zélés combattants, dont l’un est un spécialiste des safaris, une belle dose d’humour, un insaisissable maître chanteur, pas mal de rebondissements bien sentis et un final mémorable dans un canyon surchauffé aux allures de western, et vous obtenez l’archétype d’un bon roman noir, à l’ancienne, qui envoûte grâce à une recette et des ingrédients indémodables.

    05/11/2017 à 17:56 4

  • Le dragon rouge

    Caroline Terrée

    7/10 Kate et son équipe du CSU enquêtent après la mort d’un officier en pleine rue de Vancouver et la découverte d’autres cadavres, ce qui les mènent rapidement sur les traces d’une terrible triade. Comme ce que j’avais lu dans « Mort blanche », une écriture très sèche, sans le moindre mot en trop, ni description géographique ou des lieux, pour mieux se concentrer sur les peintures psychologiques, les ambiances et les tensions dramatiques. Caroline Terrée sait narrer une histoire, indéniablement. Ici, l’intrigue se révèle plus riche et retorse que ce qui apparaît de prime abord, avec pas mal d’ingrédients au-dessus desquels plane l’ombre de la pègre chinoise. Peut-être rien d’exceptionnel ou de mémorable, mais un roman à suspense intelligemment charpenté et mené.

    05/11/2017 à 17:53 3

  • L'Assassin des ruines

    Cay Rademacher

    9/10 Hambourg, 1947. L’Allemagne tente de panser ses plaies. Le froid martyrise la population, tandis que tout manque : nourriture, vêtements, bois, etc. On découvre un cadavre anonyme dans les ruines. Frank Stave, Polizei-Oberinspektor, doit mener l’enquête aux côtés de Lothar Maschke, un collègue des mœurs, et MacDonald, représentant la tutelle britannique. Et quand d’autres morts sont retrouvés, les policiers savent que quelque chose de particulièrement grave est en train de se tramer.

    Nouveau venu dans le cercle des auteurs de polars, Cay Rademacher fait très fort avec ce roman. D’entrée de jeu, le lecteur est plongé dans la tragédie hambourgeoise, simple miroir grossissant de la situation allemande. Un mois de janvier particulièrement hiémal. Des rationnements insupportables, conduisant la population à l’impensable. Le marché noir, pieuvre monstrueuse et imparable. Et une reconstruction qui tarde à s’amorcer, tandis que les vainqueurs se partagent encore le territoire national. A cet égard, l’auteur réussit de main de maître l’exercice de l’immersion, sans jamais que cela ne devienne pesant : les descriptions faites de la cité sont à la fois saisissantes de réalisme et inoubliables. Dans le même temps, le personnage de Frank Stave est très réussi : il a perdu sa femme dans un bombardement et est toujours sans nouvelle de son fils unique Karl, embrigadé dans les derniers jours de la guerre sur le front de l’est. Pugnace, assez fin, il est d’ailleurs un protagoniste que l’on retrouvera sous peu dans d’autres enquêtes, puisque c’est avec cet opus que s’inaugure une série centrée sur lui. D’autres individus sont également à l’honneur : Maschke, fumeur invétéré ; MacDonald, ayant une liaison avec la secrétaire de Frank, ou encore Ehrlich, procureur combattif bien décidé à purger sa patrie du démon nazi. L’intrigue est riche et réussie, tout en se montrant crédible : s’inspirant d’un fait divers non résolu, Cay Rademacher signe une histoire très prenante, sans effet de mauvais aloi et pétarade hollywoodienne, où les enquêteurs sont des limiers embarqués sur le long terme – le récit s’étale du 20 janvier au 18 mars, à la recherche d’indices, interrogeant les éventuels témoins, fouissant dans les dossiers, et c’est un entrelacement d’indices qui va permettre à Frank de comprendre les raisons de ces crimes. Une origine qui prendra une proportion toute particulière pour les lecteurs français.

    Une entrée remarquable dans le cénacle policier, avec cette intrigue dense et prenante, et s’articulant sur une période et un lieu décrits avec une réelle maestria. Les amateurs de polars comme d’histoire – avec une majuscule, pour l’un comme pour l’autre – se doivent de ne pas rater ce rendez-vous.

    16/10/2017 à 18:46 6

  • Captifs

    Kevin Brooks

    7/10 Linus a seize ans quand il se retrouve dans un bunker souterrain. Il se souvient être tombé dans un piège. Un soi-disant aveugle, un chiffon plaqué sur son visage, et le trou noir. Pas de contact avec son ravisseur, pas de règles établies. Qui est son geôlier et que veut-il en échange d’une éventuelle libération ? Le mystère demeure tandis que l’abri voit arriver d’autres détenus : une gamine, un physicien-philosophe, une jeune bobo, un mastard assez virulent et un vaniteux. Quel lien existe entre ces six êtres ? Et que leur réserve leur cerbère ?

    Dès la première page, dès les premières lignes, on est happé par ce roman. Le style de Kevin Brooks saisit. Il est vif, sec, presque décharné. Pas de temps mort, d’atermoiement en formules ampoulées, en vaines descriptions. Les personnages sont alertes, et l’on est traversé de sentiments – parfois contradictoires – quant aux protagonistes : de l’empathie pour ces individus harponnés dans leur quotidien et plongés sans coup de semonce dans cet univers concentrationnaire miniature. Mais aussi de l’agacement face à certaines attitudes, voire du dégoût ou de la rage. Il faut dire que cette énigmatique sentinelle – que Linus et ses camarades de fortune vont se contenter d’appeler Il leur réserve de sales tours : des caméras, des gaz, des mets empoisonnés, et même un doberman. Face à cette solitude, cette claustration imposée, le sextuor va devoir réfléchir, analyser, agir de concert, tenter de comprendre les motivations de leur bourreau et mettre en œuvre des stratégies de survie. A cet égard, Kevin Brooks réussit son pari : avec une immense économie de moyens, il met en scène cette détention et fait frémir son lectorat. Mais il y a la suite et la fin. Si les deux premiers tiers du récit sont intéressants, prenants et efficaces, on finit par nourrir de grands espoirs pour les événements à venir. Des rebondissements ? Un retournement final ? Non. L’épilogue – ou plus exactement les épilogues – sont à l’image du roman : glauque, sinistre, sans espoir. Mais également exempt d’explications ou de twists. On se plaisait à imaginer une intrigue, peut-être, à la Dix petits nègres d’Agatha Christie. Ce côté émacié, presque famélique, de l’histoire, et son absence de soubresauts décevra probablement certaines personnes. En revanche, le désespoir terminal, achevant cet opus sur ce sombre tocsin, réjouira probablement une autre frange du lectorat. Indéniablement, un ouvrage qui marque et divise, à défaut d’être consensuel et immédiatement séduisant.

    16/10/2017 à 18:42 3

  • Na Zdrowie

    Didier Fossey

    6/10 Un braquage qui tourne mal à Paris. Huit policiers abattus lors de la fusillade. L’administration demande à Luc Mandoline, embaumeur, de l’aide pour préparer les corps des victimes. Mais à l’IML, il aperçoit sur les munitions létales l’inscription « Smierti ». « Mort », en russe. Une légende que Luc ne connaît que trop bien, puisqu’il a déjà côtoyé par le passé, sur des terrains de guerre, l’homme qui signait ainsi les balles de ses mercenaires : le général Valeri Demedov. Entre les deux hommes, commence alors un impitoyable jeu du chat et de la souris.

    Cet épisode issu de la série consacrée à Luc Mandoline et préfacé par Laurent Guillaume met immédiatement dans le bain (de sang). Le braquage semble tout droit sorti du film Heat. Entrent ensuite rapidement en scène Luc Mandoline, l’ancien légionnaire, et son ami Sullivan Mermet, qui ne comptent pas laisser Demedov s’en tirer à si bon compte en ayant laissé tant de policiers à la morgue, et également parce que le butin du barbare hold-up est juteux. Astucieusement, Didier Fossey a inclus à son récit l’enquête parallèle de deux policiers, Valérie et Didier, qui vont également remonter, de leur côté, vers Demedov. Le ton du récit est cadencé, presque martial, saturé de testostérone : ça flingue, ça cogne, ça saigne, le tout au gré d’un vocabulaire simple mais efficace. Cependant, par la suite, le récit a tendance à accumuler les clichés et manquer de tonus. Les professionnels, de part et d’autre, commettent des erreurs tactiques étonnantes, faisant que le lecteur finit par douter de leur expérience et de leur aura meurtrière. Luc et Sullivan emmène avec eux trois soldats pour récupérer Elisa, enlevée par le général, mais ce trio est constitué de personnages assez fades. De même, l’attaque de la datcha, qui pouvait être le point d’orgue du roman, n’est qu’un monotone moment d’action sans grande saveur ni le punch attendu. Et que dire de la longue exfiltration, qui se déploie sur un trop grand nombre de pages sans pour autant apporter dans les mêmes proportions du suspense ou du nerf…

    Au final, un opus qui démarre avec efficacité mais qui manque cruellement d’un second souffle, au moins dans son dernier tiers. Dommage, d’autant que nombre d’autres épisodes de cette série présentent un intérêt bien supérieur.

    16/10/2017 à 18:40 3

  • La Jumelle en cavale

    Carter Brown

    6/10 Une histoire très simple et carrée, où l’on retrouve le détective privé Danny Boyd. Typique des personnages hard-boiled, astucieux, prompt à distribuer des gnons ou user de son arme, et toujours en compagnie de jolies femmes peu farouches, quand elles ne sont pas tout simplement à la limite haute de la nymphomanie. Ici, il est engagé par Kelly Jackson pour retrouver sa sœur jumelle Tina ainsi que Danny Lablanche, un gangster toujours épaulé par un solide garde du corps. Comme on peut s’en douter, l’histoire est plus complexe que de prime abord, et le simple contrat passé avec sa cliente est en soi un leurre. Carter Brown, en rythmicien du genre, maîtrise sur le bout des doigts les codes et ses gammes, et il nous en fait profiter au gré de ce court roman. Pas mal d’humour dans les réparties, et des saynètes croustillantes, comme celle où notre privé se fait violer à la chaîne par trois naïades. Objectivement, rien de bien nouveau, et franchement pas de quoi contrarier la cambrure des bananes, mais ça passe bien ; après tout, quand l’auteur jette sur la table tous les clichés du genre sous la forme de petites perles, il en aurait presque été frustrant qu’il ne les enfile pas.

    15/10/2017 à 18:39 4

  • Le Chien jaune

    Georges Simenon

    8/10 A mes yeux comme à ceux des autres lecteurs de Polars Pourpres, un très bon roman de Georges Simenon, comme tant d’autres. D’entrée de jeu, j’ai été happé par le style si sec et, en même temps, si raffiné. Quelques mots habilement choisis, emboîtés dans une syntaxe simple mais prenante. Aucune emphase pathétique, aucune recherche du bon mot juste pour le mérite d’exister : une véritable poésie en prose. A cet égard, le premier chapitre décrivant Concarneau esseulée, est presque un modèle du genre, au même titre que la manière dont l’auteur décrit la manière, insidieuse, dont la peur gagne peu à peu la ville. Une intrigue très intéressante, riche, avec ce petit jeu de massacres, avec armes à feu et empoisonnement, parmi les figures locales, la présence angoissante de ce chien jaune, toujours là quand se produit un drame, et où l’on remonte, lentement mais sûrement, vers l’hypocentre d’une vengeance fort crédible. Toute la personnalité de Maigret transparait ici, à la fois intuitif, parfois bougon lorsque cela ne va comme il le souhaite, patient et, finalement, d’une immense humanité – avec une double preuve de cette philanthropie dans les ultimes pages. Un petit bijou d’intelligence et de justesse, avec une retenue qui ne bâillonne absolument pas une indéniable maestria des mots.

    15/10/2017 à 18:35 7