Le Projet Hakana

  1. Terre des hommes

    Parce que la Terre est devenue invivable en 2175, une expérience projette des individus – dont beaucoup d’adolescentes – aux îles Marquises, presque six siècles en arrière, afin d’y tester les lieux. Il s’agit de mener des expériences pour s’assurer que des personnes capables à leur tour de voyager dans le temps et munis d’un solide compte bancaire pourront y vivre dans de meilleures conditions et échapper à ce que leur réserve l’avenir. Sauf que parmi ces pèlerins du futur, il y a Rim, une ado qui n’est pas décidée à revenir à son époque, ce qui irrite hautement les meneurs de ce projet. Et si, malgré son jeune âge, elle devenait une égérie de la lutte contre la colonisation ?

    On connaît déjà le puissant talent de Marin Ledun, qu’il s’exprime dans des romans à destination des adultes (Modus operandi, Marketing viral, Les Visages écrasés ou L’Homme qui a vu l’homme) ou d’un public plus adolescent (Luz, Interception ou Un Cri dans la forêt) pour ne citer qu’eux, et voilà qu’il nous revient avec cet ouvrage jeunesse. D’entrée de jeu, l’originalité du scénario intrigue et les premiers chapitres séduisent : on y découvre cette expédition temporelle dont l’un des membres, Rim, est enceinte de huit mois et dont le père est Moana, un Marquisien. Elle s’est rapidement éprise de lui tout en se rendant compte que ce projet Hatana porte les germes d’une nouvelle catastrophe humaine, presque civilisationnelle, comme si l’Histoire s’apprêtait à répéter les erreurs qu’elle a déjà commises : les îles Marquises vont-elles devenir encore une fois un butin que des nantis pourront piller à leur guise ? Son peuple devra-t-il subir les assauts de l’Occident tout-puissant, être pillé puis soumis au cours d’une nouvelle colonisation ? Et s’il était possible de rejouer le cours des événements du XVIe siècle, est-ce que cela ne vaudrait pas la peine de tenter de préserver ce territoire idyllique ? En auteur militant et engagé, Marin Ledun nous offre une véritable bulle de fraîcheur, d’espérance et d’optimisme en l’espèce humaine sans pour autant fermer les yeux sur ses errances et ses méfaits, et se fait lanceur d’alerte. Préoccupation écologique, refus de la cupidité, rejet d’un monde cloisonné entre riches et pauvres, dénonciation des velléités expansionnistes et impérialistes, l’écrivain parvient à mêler ces divers sujets dans cette histoire forte et palpitante, très bien menée et habilement entrecoupée d’extraits d’interrogatoires de celles et ceux qui ont côtoyé Rim. Et le final fait retentir – avec certes de la candeur, mais c’est bien cette perspective humaniste qu’il s’agit de nourrir – ce souhait de rédemption culturelle, avec l’acceptation d’autrui et la possibilité que oui, un autre monde est bel et bien possible.

    Un ouvrage détonant, jouant adroitement sur les paradoxes temporels et la célébration du libre arbitre des populations. Marin Ledun démontre avec maestria que les livres destinés à la jeunesse peuvent être porteurs de message vibrants et intemporels puisque ce sont bien les générations actuelles ou à venir qui sont les dépositaires de l’avenir d’une planète que nous leur avons léguée dans un état guère brillant.

    /5